Voyage vers la lune : l’humanité entre conquête et exil
Quatre cosmonautes rejouent en ce moment une vieille histoire : celle d’Ulysse, entre départ et retour, puissance et déracinement. À travers Artemis II, la conquête spatiale révèle moins un rêve d’empire qu’une condition humaine faite d’errance et de dépendance.
Ils sont quatre, enfermés dans une capsule, suspendus à plus de 400 000 kilomètres au-dessus de nos têtes. Ils tournent autour de la Lune sans s’y poser, comme une promesse différée. La NASA appelle cela « Artemis II ». Dix jours de voyage, près de 700 000 kilomètres parcourus, une trajectoire en forme de fronde : partir, contourner, revenir.
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Mais qu’est-ce qui fascine les dizaines de millions de spectateurs qui les regardent en live ? Sûrement pas l’action, ni même la technique ou seulement l’exploit. C’est autre chose : nous sommes avec eux. Dans cette nacelle, il y a nous tous.
Depuis la Terre, nous regardons ces images – la Lune en surplomb, la Terre réduite à une bille fragile – et quelque chose se déplace. Les cosmonautes s’éloignent plus loin que n’importe quel humain ne l’a jamais fait. Ils voient toute notre planète d’un seul regard. Nous aussi, par procuration. Et pourtant, ce n’est pas eux qui partent : c’est nous qui les envoyons. Nous avons construit la fusée, décidé la mission, projeté notre désir d’ailleurs. Cette capsule, c’est une condensation du monde, de ses savoirs, de ses budgets, de ses puissances.
Dans une conférence lumineuse, le penseur américain Daniel Mendelsohn rappelait que le voyage d’Ulysse raconté dans L’Odyssée d’Homère est toujours double : partir, mais aussi revenir ; à la fois conquérant et déraciné. Ulysse n’est pas seulement le héros qui explore ; il est aussi celui qui erre, qui dépend des autres, qui n’est jamais complètement chez lui. C’est ce que rejoue Artemis II.
Dans le silence spatial, sans gravité, sans sol, sans horizon stable, l’humain redevient ce qu’il est fondamentalement : un corps vulnérable, dépendant, déplacé. Un migrant. Pas au sens administratif. Au sens existentiel.
D’un côté, une mission de puissance : tester, maîtriser, préparer la conquête. L’objectif est clair : retourner sur la Lune, s’y installer durablement, ouvrir la voie à Mars. De l’autre, une expérience d’exil. Dans cette capsule, les cosmonautes dorment comme des chauves-souris, accrochés dans le vide, loin de tout. Ils dépendent d’un fil invisible qui les relie à la Terre. Ils ne possèdent rien, sinon leur trajectoire. Ils sont à la fois colons et migrants.
Artemis est un programme de puissance. Il s’inscrit dans une compétition internationale, dans une projection de souveraineté, dans une volonté d’appropriation symbolique – et déjà matérielle – de l’espace. Nommer des cratères, cartographier, préparer l’installation. Comme si la Lune était déjà une extension naturelle de nos territoires.
Mais en même temps, il y a une autre vérité plus fragile. Dans le silence spatial, sans gravité, sans sol, sans horizon stable, l’humain redevient ce qu’il est fondamentalement : un corps vulnérable, dépendant, déplacé. Un migrant. Pas au sens administratif. Au sens existentiel. Quelqu’un qui traverse, qui n’appartient pas, qui doit négocier avec un environnement hostile, qui transporte avec lui ses souvenirs – comme ce moment où les cosmonautes dédient un cratère à une disparue, emportant leurs morts avec eux.
Si Artemis II fascine autant, ce n’est pas seulement parce que c’est grand et inhabité. C’est aussi parce que c’est une image politique de nous-mêmes. Une humanité capable de se projeter comme empire et en même temps condamnée à sa fragilité.
Alors peut-être que la véritable question n’est pas « Irons-nous à nouveau sur la Lune ou quand y vivrons-nous ? » Mais « Qui serons-nous quand nous y irons ? » Des colons reproduisant les logiques d’appropriation terrestre ? Ou des migrants conscients de leur humanité commune ? Ulysse ne conquiert jamais vraiment : il survit, apprend et raconte. Dans la nuit cosmique, c’est peut-être cette seconde figure qui nous attend.