À Marseille et Paris, les gauches face à leur fracture
Refus d’alliance ici, désistement là : les séquences marseillaise et parisienne révèlent moins des divergences stratégiques que l’état de dégradation des relations à gauche. Et posent une question simple : jusqu’où peut-on s’affronter sans rendre toute unité impossible ?
Il y a des moments où la politique cesse d’être un jeu de postures pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une affaire de responsabilités. Les séquences marseillaise et parisienne, avec leurs alliances avortées, leurs désistements asymétriques et leurs rancœurs accumulées, en disent long sur l’état de la gauche française. Et ce qu’elles racontent n’est pas rassurant.
À Marseille, Benoît Payan refuse l’alliance. Mais Sébastien Delogu se désiste. À Paris, Emmanuel Grégoire refuse lui aussi. Mais Sophia Chikirou ne se retire pas. Deux situations proches, deux issues différentes. Pourquoi ?
La nature de l’adversaire explique bien sûr en partie ces différences. À Marseille, face à l’extrême droite incarnée par Franck Allisio, le réflexe de barrage au fascisme a joué. À Paris, face à Rachida Dati, l’urgence serait-elle moindre ? Cette différence d’appréciation fonde-t-elle ces deux réponses insoumises ? Dans de nombreuses villes, les insoumis appellent au front antifasciste face à cette même droite. Comment expliquer alors que partout elle justifierait l’union, la fusion ou le retrait… sauf à Paris ?
La différence profonde est ailleurs. Elle est dans l’état des relations politiques entre les forces de gauche. Et, plus précisément, dans la violence qu’elles ont atteinte. Pendant des mois, les socialistes marseillais et parisiens ont été la cible privilégiée des attaques insoumises. Mafieux et corrompus, assassins d’enfants : les accusations ont été posées, répétées, assumées. Certains avaient alerté sur le climat catastrophique et sur le point de non-retour que ces mots provoquaient. On leur répondait stratégie, radicalité, nécessité de cliver. Nous y sommes.
Cela explique les refus de Payan et de Grégoire. Cela ne les excuse pas. Car le principe devrait demeurer : l’union de la gauche face à la droite. Et plus encore face à l’extrême droite. Y déroger, c’est accréditer une idée délétère : celle de deux gauches irréconciliables, incapables de faire front commun, même face au pire. C’est une faute politique. Et c’est une faute historique.
Dans les années 1970, communistes et socialistes s’invectivaient, parfois durement. Les mots étaient violents. Les affrontements pouvaient l’être aussi. Et pourtant, ils finissaient par se retrouver. Pourquoi ? Parce qu’il existait un horizon commun : la victoire du Programme commun. L’idée concrète qu’un jour, ils gouverneraient ensemble. Cet horizon, aujourd’hui, n’existe plus au niveau national et c’est là que le bât blesse. Les accords scellés en quelques jours pour ne présenter qu’un candidat aux législatives n’ont jamais tenu lieu de projet partagé. Le « peuple de gauche » est resté uni par ses idéaux et son histoire. Pas par une perspective politique concrète.
Au niveau local, dans la plupart des communes, cet horizon subsiste. Il se forge dans la multiplicité des luttes communes, dans les manifs, la vie des assos, les soutiens aux travailleurs, etc. Souvent, à la mairie, on dirige ensemble, on construit des majorités. C’est le quotidien de la gauche… sauf là où la politique nationale écrase tout : Paris et Marseille, précisément. Dans ces deux villes capitales, la question présidentielle – c’est-à-dire la compétition interne à la gauche – a fini par primer sur tout le reste. Chaque séquence locale devient un épisode d’une guerre nationale larvée. Chaque alliance refusée, chaque désistement, arraché ou refusé, devient un signal envoyé pour demain.
Le choix de se retirer pris par Sébastien Delogu rompt cette logique mortifère. Il rappelle que le désistement n’est pas une humiliation mais un acte politique. Pour l’heure, ce geste paraît isolé et le sentiment dominant est celui d’une gauche qui préfère régler ses comptes et afficher ses divergences dans des « fusions techniques ». Plutôt que combattre ses adversaires, on assiste, désolés, à un match interne qui se joue au détriment de la lutte contre la droite et l’extrême droite. Il en faut de l’imagination pour trouver des béances entre les projets défendus par les uns et les autres. Ultime subtilité, le jeu consiste à refiler la responsabilité de la division, et peut-être de l’échec.
Selon l’endroit d’où l’on regarde, les torts changent de camp. Les récits s’inversent. Mais la conséquence, elle, est constante : le sillon entre les gauches se creuse et s’élargit. Halte au feu. Car cela ne mène nulle part, sinon à la défaite. La gauche ne peut se permettre ce luxe, ni à Paris, ni à Marseille, ni demain à l’échelle nationale. Partout, le réel s’impose : sans unité, il n’y a pas de victoire possible. Et sans perspective commune, il n’y aura bientôt plus d’unité du tout.