Macron dans l’engrenage de la crainte

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La question militaire est d’abord une question politique. Le discours d’Emmanuel Macron en suggère trois : faut-il accroître la puissance nucléaire ? Faut-il renforcer les armes conventionnelles face à la Russie et à la Chine ? Faut-il faire de la crainte le cœur de notre doctrine ?

Arrivé, dans une mise en scène martiale soignée, son avion blanc encadré par quatre mirages noirs, le président de la République a livré un discours de stratégie militaire sur la base navale de l’île Longue. À un an de la présidentielle, Emmanuel Macron a annoncé la modernisation de l’arsenal nucléaire et la mise en chantier d’un nouveau sous-marin nucléaire, l’Invincible. Il confirme que les intérêts vitaux de la France incluent ceux de ses voisins européens. Mais il précise : « La France assumera donc toujours seule, en intégrant à sa réflexion les intérêts de nos alliés, le franchissement délibéré du seuil nucléaire ». Il annonce une coopération avec l’Allemagne et le Royaume-Uni, dont les contours restent flous. Le président de la République, chef des armées, a également fait part du renforcement de l’armement conventionnel et son expansion sur le territoire européen grâce, notamment, à de nouvelles coopérations. Il l’appelle la dissuasion avancée.


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Loin d’être une simple revue d’armes, le discours se voulait de principes. Emmanuel Macron a redit la doctrine française en matière nucléaire : « Il ne s’agit pas ici d’entrer dans une quelconque course aux armements. Cela n’a jamais été notre doctrine. Il serait inutile de prétendre entrer dans une coûteuse surenchère. L’essentiel, comme je le disais, est que tout adversaire ou toute combinaison d’adversaires ne puisse entrevoir la possibilité d’une quelconque frappe à l’encontre de la France sans la certitude de se voir infliger des dommages dont ils ne se relèveraient pas. Il n’est point besoin de symétrie des arsenaux pour cela. Notre doctrine refuse donc l’idée de riposte nucléaire graduée. » Il ajoute : « Avec la dissuasion avancée, notre doctrine conservera ses fondations originelles, son caractère strictement défensif, le refus de la bataille nucléaire, la rupture totale et assumée entre le conventionnel et le nucléaire ». Ces grands principes qui fondent un consensus national ont été redis avec clarté. 

Emmanuel Macron réaffirme par deux fois : « Dans ce monde dangereux et instable, comme vous m’avez déjà entendu le dire à plusieurs reprises, pour être libre, il faut être craint ». Plus loin, il récidive : « Pour être libre donc, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant ». Ces évidences assénées sont loin, très loin, d’être indiscutables.

À partir de là s’ouvrent de nombreuses questions. Disons en trois.

Emmanuel Macron annonce la mise en fabrication de nouvelles têtes d’ogives nucléaires alors même qu’il affirme qu’« un seul de nos sous-marins, tel que celui derrière moi, emporte avec lui une puissance de frappe qui équivaut à la somme de toutes les bombes tombées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est près de mille fois la puissance des premières bombes nucléaires. » Faut-il donc engloutir tant d’argent et d’intelligence dans ce projet qui semble vain, après avoir rappelé l’objectif de dénucléarisation du monde et affirmé que la course aux armements nucléaires est une impasse ?

Le renforcement de l’armement conventionnel n’est pas non plus sans risque. Emmanuel Macron assure à raison que « nous assistons à la fois à un renforcement du risque que les conflits franchissent le seuil nucléaire mais aussi, dans le même temps, à une intensification de la conflictualité sous ce seuil ». Il poursuit : « Tout cela est un changement majeur qui rend plus tangible le risque de franchissement [du seuil de la guerre nucléaire, ndlr] ». Il n’est donc pas anodin, voire très dangereux, de vouloir installer partout sur le continent des missiles de longue portée pouvant atteindre, par exemple, la Russie ou la Chine, puissances nucléaires.

Enfin, après l’avoir assené dans son discours aux armées la veille du 14 juillet 2025, Emmanuel Macron réaffirme par deux fois : « Dans ce monde dangereux et instable, comme vous m’avez déjà entendu le dire à plusieurs reprises, pour être libre, il faut être craint ». Plus loin, il récidive : « Pour être libre donc, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant ». Ces évidences assénées sont loin, très loin, d’être indiscutables. Il reprend à son compte la pensée d’un philosophe de la politique auquel il a consacré un mémoire au temps de ses études. Machiavel, conseiller du Prince (Laurent de Médicis), écrivait en 1532 : « Il est plus sûr d’être craint que d’être aimé ». Ce conseil en inspire beaucoup, Donald Trump en tête. Est-il pour autant pertinent ? Il y a 2500 ans, un autre penseur de la politique, Thucydide, mettait en garde contre une telle pensée. Analysant les causes de la guerre entre Athènes et Sparte, il décelait la menace que faisait peser le déséquilibre de la puissance. Ces craintes ont provoqué une des premières guerres « modernes ». Comme le rappelle Philosophie Magazine, le présocratique Chilon fait ce conseil : « Mérite d’être aimé : redoute d’être craint ». En effet, on peut redouter ce qui advient si tous les pays entendent être craints et le proclament : c’est l’escalade assurée. Dans le même temps, on remarquera qu’Emmanuel Macron ne dit rien sur la manière de faire baisser ces moments de tensions et de guerre.

Ce maniement réitéré de la crainte instille une culture contraire à la raison et aux objectifs humanistes, par ailleurs rappelés. Bien qu’il s’en réclame, cette rhétorique de la crainte est assez éloignée de celle de Charles de Gaulle qui mettait la crédibilité et la souveraineté au premier plan. Elle alimente le climat d’incertitude et de peur. Tout fait ventre pour le RN. Le président est-il obligé de nourrir la bête ?

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