La pente raide du fascisme

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Ce n’est pas demain que tout se jouera. C’est aujourd’hui : quand l’ICE tue, quand Capgemini collabore, quand le Parlement débat de museler la parole et de protéger la violence policière, c’est la démocratie qui vacille.

Aux États-Unis, ce n’est plus une métaphore, ni un avertissement lointain : c’est une réalité qui s’impose dans le fracas des rues et le sang versé. Les agents de Immigration and Customs Enforcement (ICE) déployés sous l’autorité de Donald Trump ne sont pas des fonctionnaires quelconques. Ils forment une milice d’État qui, dans une logique d’ordre brutal, tue des civils et jette l’effroi dans tout le pays.

Cette violence n’est pas seulement tolérée mais organisée. Et elle ne s’arrête pas aux frontières américaines. Car derrière la traque des migrants, il y a aussi des complicités européennes. Ainsi, le groupe français Capgemini fournit à l’ICE des outils informatiques permettant de croiser des bases de données, de localiser, d’identifier et de cibler des personnes sans papiers. L’argent a une odeur et il pue.

Ce glissement rapide hors des clous de l’État de droit s’exprime aussi dans les textes législatifs. En première lecture en ce moment à l’Assemblée nationale, la proposition de loi portée par la députée du groupe macroniste Caroline Yadan en est une illustration particulièrement inquiétante. Présentée comme une réponse à la montée de l’antisémitisme, elle opère en réalité un élargissement considérable de l’arsenal pénal existant, en modifiant les délits d' »apologie » et de « provocation » pour y inclure des expressions politiques jusqu’ici protégées par la liberté d’opinion. Le texte permettrait ainsi de poursuivre pénalement des prises de position publiques, des slogans, des appels à boycott ou des mobilisations de solidarité internationale, dès lors qu’ils seraient interprétés comme visant indirectement un groupe de personnes. Pis, la critique de la politique de l’État d’Israël, de son gouvernement, de son armée ou de ses choix diplomatiques, est traitée comme intrinsèquement suspecte d’antisémitisme : l’expression d’un désaccord, la dénonciation d’une politique coloniale ou l’affirmation d’une solidarité avec le peuple palestinien pourraient être qualifiées d' »incitation » ou d' »apologie », avec à la clé des sanctions. Dans une démocratie digne de ce nom, combattre le racisme et l’antisémitisme exige fermeté et vigilance ; mais ce combat doit s’appuyer sur les libertés fondamentales, dont la liberté d’expression est un pilier.

Dans un autre registre, jeudi dernier, au parlement, la droite LR avec le soutien du gouvernement a tenté d’instaurer une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre. Cette reformulation juridique, si elle avait été adoptée, aurait placé les policiers au-dessus du droit commun et limité drastiquement le contrôle judiciaire des usages de la force. Cette logique, assimilant toute critique ou contestation à un péril sécuritaire, est un pas vers une justice à deux vitesses, là encore, au détriment de l’État de droit. Heureusement, grâce à la surmobilisation des députés de gauche, l’Assemblée nationale a rejeté la proposition, mais sa seule existence portée par LR et le gouvernement témoigne d’une pente dangereuse. 

La présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, Magali Lafourcade, alerte : « En France, nous sommes déjà dans une situation de transition, on n’est plus tout à fait dans l’État de droit ». Elle rappelle qu’en 2023, à propos de l’expulsion d’un ressortissant ouzbek, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin s’était publiquement félicité de ne pas respecter des décisions de justice, qu’elles émanent de la Cour européenne des droits de l’homme ou du Conseil d’État. Elle souligne aussi la responsabilité de l’exécutif et du Parlement dans l’adoption de la loi Immigration, alors même que nombre de ses dispositions étaient manifestement inconstitutionnelles, suivie d’attaques contre le Conseil constitutionnel après sa censure partielle. Depuis, note-t-elle, les remises en cause répétées de l’État de droit, les attaques contre la justice et la multiplication des menaces visant des magistrats dessinent une séquence inquiétante. Sans assimiler mécaniquement la situation française à celle des États-Unis, elle appelle à regarder lucidement ce qui s’y joue : sous Donald Trump, les attaques contre la justice ne sont que le symptôme d’une entreprise plus large de capture du pouvoir et de destruction des contre-pouvoirs… une dynamique autoritaire dont la France n’est plus à l’abri.

Ainsi, si le RN l’emporte en 2027, il ne faut pas croire que ce ne sera qu’un mauvais moment à passer. Cette vision est déjà obsolète. La lutte entre démocratie et fascisme ne se joue pas dans un futur hypothétique : elle se joue aujourd’hui. Lorsque des forces de l’État deviennent elles-mêmes des milices armées, lorsque le droit à la critique est trahi au nom de la sécurité ou de la lutte contre le racisme, lorsque la légitimité du juge et des procédures est sapée pour protéger ceux qui font usage de la violence, alors nous n’évoluons plus dans une démocratie, mais vers un régime où l’arbitraire prime.

Ne soyons pas nostalgiques d’un ordre ancien qui n’était pas exempt de souffrances et de violences. Mais rappelons nous que les dynamiques de progrès, d’égalité et de liberté ne sont pas des acquis éternels. Elles peuvent disparaître pour de bon, ici, maintenant, si elles ne sont pas défendues avec conviction.

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