Le choix de l’Europe — par Roger Martelli

Image

Au moment où l’Europe en tant qu’institution et en tant que projet est fragilisé à mort, Roger Martelli prend parti et propose des axes pour la refonder sans éluder ce qui l’a tellement fragilisé. Cette refondation doit avoir les ambitions des fondateurs et soumises à l’approbation des pays et des peuples.

Après avoir fait des offres de négociations séparées au président Trump, ne voilà-t-il pas que le chancelier allemand se met à envisager un continent sans Union européenne ! Certes l’UE montre depuis longtemps défauts et fragilités. Mais jamais, au plus fort des turbulences, on n’avait entendu de telles perspectives…


TOUS LES JOURS, RETROUVEZ L’ESSENTIEL DE L’ACTU POLITIQUE DANS NOTRE NEWSLETTER

👉 C’EST ICI ET C’EST GRATUIT


Faut-il se réjouir d’une dislocation de l’UE ? Depuis des décennies, une partie de la gauche dénonce l’orientation d’une Europe devenue néolibérale et souligne que ces choix font souffrir les peuples et l’affaiblissent. Il y avait une critique politique, pas forcément un refus de la perspective européenne. Car l’Union européenne a pour elle d’être à une échelle garantissant l’efficacité de son action. Par sa richesse cumulée, elle est au troisième rang mondial, nettement devancée par la Chine et talonnant les États-Unis même s’il est vrai qu’elle est vieillissante, que son poids démographique est moins grand.

Dans le maelström européen qui dure et s’aggrave, la tentation d’envisager un destin national séparé peut-il s’envisager ? La France a des atouts. Elle compte à l’échelle mondiale et peut s’appuyer sur les ressources de son histoire, de sa diversité, de ses richesses matérielles et humaines. Pourtant, nous croyons qu’elle ne saurait à elle seule faire face à des enjeux gigantesques, qui conditionnent pour certains la survie même de l’humanité. Elle doit se penser dans un monde où de grands États-continents, Chine, États-Unis, Russie affichent des ambitions de puissance, de domination, d’hégémonie et même de conquête…

La France n’a pas d’autre voie que de faire le choix de l’Europe, mais que l’Europe elle-même doit aujourd’hui faire des choix. Encore faut-il débattre sur le souhait de rebâtir un édifice désormais au bord de la ruine. En fait, il faut tout remettre sur la table, en envisageant tous les scénarios possibles, y compris les pires.

Aussi croyons-nous à la fois que la France n’a pas d’autre voie que de faire le choix de l’Europe, mais que l’Europe elle-même doit aujourd’hui faire des choix. Les atermoiements des dirigeants européens face à Donald Trump soulignent qu’il n’est plus temps de s’engluer dans les conforts anciens et la routine quotidienne. Encore faut-il débattre sur le souhait de rebâtir un édifice désormais au bord de la ruine. En fait, il faut tout remettre sur la table, en envisageant tous les scénarios possibles, y compris les pires.

Certains envisagent d’accentuer la pente libérale et technocratique. D’autres veulent maintenir la logique concurrentielle, tout en renforçant les dérives autoritaires. Certains rêvent d’une Union européenne autonome qui accepte la guerre des puissances. Quelques-uns envisagent l’Europe comme une puissance appuyée sur une Amérique en conflit ouvert avec le « Sud global ». Un peu partout, on continue à disputer de la forme fédérale ou confédérale que doit prendre l’Union.

Selon nous, ce sont des choix radicalement différents qui devraient s’imposer : une Europe ouverte sur le monde, préoccupée par la paix et le bien-être, unie par des pratiques démocratiques.

L’Union européenne au tournant

Et tout d’abord nous ne pouvons faire l’économie d’une compréhension de ce qui nous amène à tant de fragilités, de désillusions et de défiances de la part des peuples européens. L’analyse lucide et approfondie est nécessaire pour quiconque veut un projet européen, qu’on ait été hier du côté de ses laudateurs ou de ses contempteurs. 

L’Union telle que nous la connaissons est née il y a près de sept décennies, dans un monde certes très inégal, mais où le capitalisme composait avec les mécanismes d’un État-providence partiellement protecteur et redistributeur. Un monde où, après deux sanglantes guerres mondiales, le conflit des puissances était circonscrit par des institutions communes et par un droit international solennellement reconnu en 1948.

Au fil des années, l’Europe a tourné le dos à ces équilibres. Le jeu de la concurrence a affaibli le contrôle et la réglementation publiques. L’État-providence s’est étiolé et la marge de manœuvre des nations s’est réduite. La volonté de réduire à tout prix la dette publique a accompagné la frénésie financière et le recul de l’industrie. La prééminence de l’économie sur la politique et le déclin de la régulation étatique ont accru l’éloignement des citoyens de la sphère publique, exacerbé la crise et rétréci simultanément la vitalité démocratique. Les conséquences politiques ont été désastreuses. 

La confiance à l’égard de l’Europe s’est tassée et l’extrême droite s’est frayée un chemin sur tout le continent. Au fil des années, le poids de l’argent et celui des droites extrêmes sont allés de pair. Quant à la gauche gouvernementale, elle n’a pas su faire face, d’attentisme en capitulations. Désormais, notre continent n’est plus menacé seulement par la vague ultralibérale, mais par la percée d’une extrême droite européenne qui impose ses thèmes, ses normes et sa violence et qui reçoit désormais le soutien explicite de l’Amérique trumpisée. Il ne s’agit donc plus seulement de dire si l’Europe doit être ultralibérale ou non, mais si elle doit continuer et renouveler la trace démocratique ou s’en détourner radicalement.

Un projet européen pour la gauche

La gauche dans son ensemble est donc obligée de se mettre à niveau. Elle doit mesurer que les dangers à venir ne seront pas une simple aggravation des maux actuels. Cela suppose aussi qu’elle ne s’enferme pas dans des choix binaires simplistes, et qu’elle s’efforce de traiter les maux à leur racine.

Depuis des décennies, la dynamique européenne s’est heurtée aux carences de l’implication citoyenne, observables aussi bien à l’échelle des nations qu’à celle de l’Union. Partout, en laissant la voie libre à la frénésie de la financiarisation, en tournant le dos à la responsabilité citoyenne et en laissant les sociétés civiles sur le bord du chemin, on a fait de la démocratie représentative un simple jeu de pouvoir. On a ainsi laissé la main à une « gouvernance » reposant sur l’intrication des décideurs économiques et des élites technocratiques. La confiance ne sera reconquise ni par la course à une intégration sans visée démocratiquement définie, ni par le repliement sur le cadre national sans démocratie revivifiée. Seul un effort maîtrisé de projet et de refondation démocratiques, à toutes les échelles de territoire, peut espérer y parvenir.

Les conservateurs et les partisans de Trump se concentrent sur les aspects institutionnels de la gestion de l’espace européen. Droite et extrême droite taisent volontairement le poids des choix économiques, la compression des revenus du travail, la carence des dépenses publiques, la prédation des ressources, la spirale des inégalités. Ce qu’elles mettent en cause, ce sont les efforts proposés pour élargir la politisation populaire, pour réduire les inégalités, pour concilier le développement et la sobriété, l’efficacité et la justice. Quand les extrêmes droites brocardent les logiques fédéralistes et technocratiques, c’est pour faire oublier que leur objectif principal est de défaire le lien qui unit l’égalité, la citoyenneté et la solidarité.

Comme les « suprémacistes » américains ou comme le libertarien Javier Milei, les partis européens d‘extrême droite considèrent que « l’identité » européenne a été fragilisée quand est venu le temps des Lumières et des révolutions. À gauche, on pourrait certes faire remarquer aussi que les siècles qui suivirent le temps des révolutions ont été ceux du capitalisme, de la colonisation, des impérialismes et de la barbarie guerrière. Mais ce serait oublier que la société ne se réduit pas aux élites et à leurs projets. L’Europe ne se résume pas à la morgue coloniale, aux nationalismes débridés et au mépris du peuple par les dominants. Elle est aussi le fruit d’efforts persévérants des classes populaires continentales pour conjuguer le bien-être, la souveraineté populaire et le règne des droits. 

Pas besoin d’un « peuple européen » pour penser une Union européenne

Les institutions européennes sont le fruit de laborieux compromis entre le respect du fait national et l’intégration continentale. Les pouvoirs de la représentation des États (le Conseil), d’une structure quasi étatique commune (la Commission) et d’une représentation directe des citoyens (le Parlement) reflètent la réalité de ce compromis. Ce compromis a bougé au fil des années. Il peut encore bouger. On peut renforcer et élargir le socle des droits, instituer le primat des besoins humains, revaloriser les institutions citoyennes, limiter le champ des technocrates et des décideurs économiques, aller au-delà de l’intergouvernemental. Mais la tension entre le national et le communautaire doit subsister, parce qu’il est le seul à respecter la réalité de la construction européenne, qui est à la fois celle des nations à prolonger et celle de leur mise en commun à construire.

Il n’y a pas aujourd’hui de peuple ni de nation à l’échelle européenne, parce qu’un peuple n’existe pleinement sans conscience de former une communauté politique. Mais si le peuple politique européen n’existe pas, il y a pourtant désormais une communauté de destin des peuples européens, qui ne se réduit pas à la juxtaposition des nations installées à partir de la fin du 18ème siècle. Le lien qui relie les nations européennes ne relève pas seulement de « l’inter-nations », mais de quelque chose qui transcende le fait national. Si ce « quelque chose » de plus ne prend pas une forme politique, on laisse aux élites, privées ou publiques, économiques ou politiques, la maîtrise d’un destin commun.

Pour qu’un processus de mise en commun politique s’enracine, il ne faut donc le confier ni au fédéralisme (qui pousse à la construction d’une communauté par en haut) ni à la juxtaposition des souverainetés nationales (qui enregistre les inégalités des États). Le nouvel équilibre ne peut être que le résultat d’une implication citoyenne, dans chaque État et à l’échelle de l’Union. 

L’Europe ne peut se concevoir comme une collection d’États éparpillés, dans un monde où l’équilibre des puissances repose avant tout sur des États de dimension continentale (États-Unis, Chine, Russie, Inde, Brésil…). Si nous nous y résignions, nous devrions nous accoutumer à jouer un rôle subalterne, en nous plaçant plus ou moins dans l’orbite d’un « Grand ». Au bout du chemin de l’éparpillement, on ne trouvera pas l’autonomie, mais la dépendance, quand ce n’est pas la vassalisation.

La spirale de l’élargissement sans fin ou le rêve d’un noyau dur ne seront, ni l’un ni l’autre, garants d’une forteresse indestructible. La question centrale n’est pas de savoir quel est le nombre d’or de la « bonne » architecture européenne. Il est celui des visées que l’Europe veut s’assigner, des valeurs qui la fondent, des normes qu’elle entend appliquer, du soutien qu’elle saura susciter notamment parmi ses peuples.

La course à la puissance n’est pas l’avenir de l’Europe

L’Europe doit se doter d’une force d’agrégation capable de lui permettre de peser sur le devenir du monde et donc de combiner des souverainetés politiques nationales et une mise en commun politique européenne. 

La réponse pourrait couler de source : puisque le temps est revenu au heurt des puissances, l’Europe devrait s’instituer en puissance, dotée de tous ses attributs, économiques, politiques, militaires et symboliques. C’est en vérité un jeu dangereux et une impasse totale. Comment ne pas voir que la logique de la puissance ne fait qu’alimenter l’inquiétude et la peur ? Comment ne pas réaliser que cela alimente l’anxiété, qui conduit à renforcer les défenses de la frontière et des murs, à agrandir l’espace de domination des puissants, à restreindre la démocratie intérieure et à dévaloriser les avantages de la négociation à l’échelle internationale ? Comment ne pas voir que cela alimente les idées les plus régressives ? 

Intérioriser l’impératif de puissance, c’est tolérer que s’impose l’univers des forces qui font de la peur un carburant politique. La seule réponse raisonnable à gauche devrait donc être le refus : refus de la course illimitée au surarmement et pas seulement nucléaire ; refus de tout engrenage vers une économie de guerre ; refus de l’idée que l’Union européenne, par ailleurs nécessaire, doit se fixer pour objectif de se constituer en puissance, visant à contrebalancer celle des puissances déjà existantes.

Cela ne signifie pas le rejet, partout, de toute forme de réarmement. Ce n’est pas mépriser le droit inaliénable de chaque peuple à se doter des moyens minimaux pour se défendre. Ce n’est pas écarter toute convergence européenne défensive. Ce n’est surtout pas ignorer qu’il y a des peuples agressés qu’il convient de soutenir et des agresseurs que l’on doit combattre, sans écarter le recours à la force en dernière instance. 

Mais la prudence défensive ne devrait pas faire oublier que, même si l’obligation s’impose d’utiliser les armes, il n’y a pas de solution proprement militaire dans le monde tel qu’il est. Sauf à penser que l’anéantissement de l’ennemi, total ou partiel, est une option envisageable. Or, elle ne l’est pas et l’accumulation infinie des stocks de destruction massive est une menace tangible et active. Le seul précepte tolérable devrait être : si tu ne veux pas la guerre, fais tout ce qu’il est possible de faire pour obtenir la justice sans la guerre.

Car le monde n’est pas fait de blocs et ne relève pas du tropisme binaire des camps. Des États, différents par leur taille et l’ampleur de leurs ressources, n’éprouvent guère d’enthousiasme à s’enliser dans la course épuisante à la puissance. Des institutions internationales (Unesco, OMS, PNUD et autres) et des ONG mondiales continuent de s’opposer à l’accaparement des richesses et à la concentration extrême de la puissance. Des mouvements critiques, pacifistes et démocratiques, s’inquiètent de ce que le primat de la force rejette dans l’ombre la justice sociale, la dignité et les droits.

L’Europe doit avoir une autre ambition. Cette entité, qui n’est pas un État ni une confédération d’États, peut servir d’intermédiaire entre la fragmentation des États et les pièges d’un ordre reposant sur l’hégémonie d’un seul ou sur l’équilibre des empires. L’Europe n’ira pas bien loin en se contentant de vouloir être une puissance ; mais elle peut être un intermédiaire ou un trait d’union. Tout, d’ailleurs, ne devrait pas se réduire au jeu de la puissance et de l’hégémonie. L’histoire fonctionne aussi à l’influence et à la mise en commun : par son histoire et ses ressources, l’Europe a des atouts pour occuper ces terrains.

Il en est de l’obsession de la puissance comme de la fascination pour le capitalisme : le prix à payer est celui de la démocratie et des perspectives d’émancipation. La gauche peut promouvoir une perspective alternative. Le temps devrait venir où l’on promeut la mondialité et non la souveraineté étroite contre la mondialisation.

Pistes pour se sortir du piège

Le cadre général de l’Union doit être redéfini, pour se substituer à celui organisé par les actuels traités. Une nouvelle discussion doit donc s’engager, à la fois sur les orientations de politique économique et sociale et sur les institutions futures de l’Europe. À son issue, un nouveau traité sur les institutions de l’Europe, incluant une nouvelle Charte des droits. Une fois mis au point, ce traité doit être soumis à référendum, dans chaque pays.

La base de toute construction européenne ne peut se trouver ni dans l’accumulation prédatrice des richesses, ni dans celle de moyens de destruction de plus en plus meurtriers et sophistiqués. Le socle de l’avenir européen devrait se chercher plutôt dans le choix assumé d’une progression sobre et égalitaire des capacités humaines individuelles et collectives, pour tous ses résidents. Contrairement à ce qui se fait aujourd’hui, on pourrait mettre au cœur du projet européen une réaffirmation des droits, droits de la personne, du travail, de la citoyenneté pleine et entière. Le respect du pouvoir des parlements, leur contrôle effectif sur les institutions bancaires et financières devrait s’accompagner d’une implication citoyenne directe, en amont et en aval de la loi.

L’appartenance de la France à l’Union européenne peut être proclamée dans la Constitution actuelle, comme dans une Constitution pour une Sixième République. La gauche française, en tout cas, pourrait se retrouver dans une formulation simple, dans un esprit pouvant se formuler ainsi :

« La République française est membre à part entière de l’Union européenne. Elle agit pour que la construction de cette Union se fonde sur le strict respect des droits fondamentaux, sur une démocratie d’implication citoyenne, autour des principes de liberté, d’égalité, de tolérance, et de paix. Elle reconnaît les normes de l’Union, dès l’instant où, fruits d’une élaboration démocratique, ces normes respectent tout à la fois la volonté commune et le droit de chaque peuple à l’indépendance et à la souveraineté. Prônant une Europe qui soit un trait d’union dans un monde divisé, la République française plaide, en toute circonstance, pour une Union sociale, démocratique et solidaire, qui ne se reconnaît dans aucun ‘camp’, qui n’admet aucune entorse au droit international, qui agit en faveur d’une revalorisation et d’une profonde réforme de l’ONU. »

Nous en sommes loin ? Peut-être. Mais c’est pour n’avoir pas vu à temps les dérives de la construction européenne que ses failles sont devenues des gouffres.

Partager cet article

Actus récentes

Abonnez-vous
à notre NEWSLETTER
quotidienne et gratuite

Laissez un commentaire