2027 : rien n’est gagné mais tout n’est pas perdu — par Roger Martelli
Contrairement à la musique ambiante, la présidentielle à venir n’est pas jouée d’avance. Si les Français conservent des appartenances partisanes bien ancrées, leurs votes restent incertains. Analyse de Roger Martelli.
La crise politique se lit dans la multiplication des candidatures, mais elle n’implique pas la disparition de tous les repères. C’est ce que vient de renseigner et confirmer l’institut de sondages Cluster17 ici et là. Huit personnes interrogées sur dix se rattachent à un univers partisan identifiable. Mais cela n’implique pas nécessairement un choix électoral unique. Ils ne sont que trois sur dix à le faire dont 10% pour le RN et 10% pour LFI. 47% hésitent encore entre plusieurs votes possibles, mais toujours parmi les univers les plus proches : personne n’hésite entre Retailleau et Mélenchon.
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La « géographie des valeurs » n’a donc pas disparu avec l’éclatement politique. Les hésitations se font d’abord à l’intérieur d’espaces idéologiques proches : on change plus facilement de candidat que de famille politique. C’est ce qui explique qu’une opinion très fragmentée puisse malgré tout conserver des pôles relativement solides. Si le chemin de l’opinion au vote n’est pas tout tracé, la tendance est pourtant nette en cette fin juillet (date de l’enquête). Au premier tour, la dynamique la plus forte va vers les forces qui ont le noyau le plus solide : la gauche radicale avec Jean-Luc Mélenchon et la droite nationaliste avec Marine Le Pen.
À lire les données de Cluster17, après bien des sondages récents, les chances de voir reproduits les mécanismes de 2017 et de 2022 semblent minces : on ne reverra sans doute pas la domination d’un leader par pôle : Mélenchon, Macron, Le Pen. Du côté de la droite et du centre, les héritiers du macronisme peinent à convaincre et ceux de la droite libérale et autoritaire sont tiraillés entre le centre et l’extrême droite. Du côté de la gauche, les sondages actuels confirment les résultats de 2022 et, plus encore, de 2024 : la force insoumise demeure, appuyée sur la cohérence d’un noyau bien ancré à la gauche de la gauche. Mais l’espace de la gauche sociale et écologiste n’a pas disparu et s’appuie sur un socle quantitativement aussi grand que celui de la gauche radicale (17% contre 18%). Cette gauche-là reste toutefois fragilisée par le manque de fermeté de son noyau (3% contre 10% pour LFI).
Chez Cluster17, aussi, Marine Le Pen est en tête quelle que soit la configuration et les adversaires. Le classement à l’issue du premier tour garde pourtant toute son incertitude, la seconde place étant aujourd’hui disputée entre Jean-Luc Mélenchon et Édouard Philippe. Pour le premier, qui est le plus cohérent, l’enjeu est d’élargir son influence sur la gauche ; pour le second, doté a priori d’une aire d’influence plus étendue, le problème est de solidifier son noyau et de conforter, dans la perspective d’un second tour, un vote utile face à Marine Le Pen.
Tout n’est pas gagné pour une extrême droite qui voit les difficultés s’épaissir au fur et à mesure que se précise l’hypothèse de son arrivée au pouvoir. Mais si la gauche veut la battre, elle ne devra pas oublier qu’elle est LA gauche et qu’elle ne peut gagner qu’en étant rassemblée.
À gauche, le sondage nous replace devant le constat maintes fois exposé dans ces colonnes. La gauche s’est éparpillée et a théorisé sa division en camps irréconciliables. Ce faisant, elle a fait de sa diversité la base d’un clivage. Elle installe une logique d’exclusion réciproque. Dès lors, comment se rassembler, quand cela sera nécessaire ? Du coup, elle perd un argument et l’hypothèse de sa présence au second tour est plus aléatoire que pour une droite classique qui peut encore se rassembler. De plus, dans un second tour où le gagnant est le moins répulsif, Jean-Luc Mélenchon part avec un handicap. Il est rejeté par 67% des sondés quand tous les autres candidats oscillent autour de 50%.
Certes, tout n’est pas gagné pour une extrême droite qui voit les difficultés s’épaissir au fur et à mesure que se précise l’hypothèse de son arrivée au pouvoir. Mais si la gauche veut la battre, elle ne devra pas oublier qu’elle est LA gauche et qu’elle ne peut gagner qu’en étant rassemblée. Jean-Luc Mélenchon devra démontrer que sa proposition de rupture ne relève pas d’un volontarisme incantatoire. De son côté, Raphaël Glucksmann devra montrer qu’il n’est pas le simple continuateur des recettes qui ont conduit la gauche au désastre. Quant à la droite hors RN, elle devra convaincre de ce qu’elle n’est ni la continuatrice des solutions passées, ni la vassale des valeurs portées par l’extrême droite.
Au fond, tout reste ouvert. Il ne sert à rien de cacher que la dynamique est pour l’instant du côté du pire. Mais l’extrême droite n’est pas majoritaire et les limites entre espaces restent tangibles. Marine Le Pen n’a pas partie gagnée. Il faudrait, rêvons, qu’à gauche, l’esprit de responsabilité ne soit pas anéanti par la frénésie de la différence.
[Le lecteur trouvera sur le site de regards.fr une analyse approfondie des données fournies par Cluster17]