TRIBUNE. Venezuela : le précédent qui menace tous les États
Qui sera le prochain pays à subir les offensives américaines ? Rien ne laisse entendre que Donald Trump s’arrêtera en si bon chemin. Pierre Lebret, politologue, spécialiste de l’Amérique Latine, alerte.
Le Venezuela n’est pas un accident de l’histoire contemporaine. Il est un symptôme. Celui d’un monde dans lequel la violation du droit international n’apparaît plus comme une transgression exceptionnelle, mais comme une pratique progressivement assumée. La souveraineté des États, pourtant érigée en principe fondamental de l’ordre international, devient conditionnelle, réversible, négociable au gré des intérêts des puissances dominantes. On peut – et on doit – critiquer le régime de Nicolás Maduro ; on ne peut pas, pour autant, piétiner le droit international.
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Ce basculement n’est ni inédit ni soudain. Il s’inscrit dans une dynamique ancienne, aujourd’hui en nette accélération.
Les États-Unis n’en sont pas à leur première entorse aux normes internationales. Leur histoire récente est marquée par des interventions unilatérales, le contournement systématique des cadres multilatéraux et des atteintes répétées à la souveraineté d’États tiers. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas tant la nature de ces pratiques que leur banalisation et leur décomplexion. Le droit n’est plus même invoqué comme horizon ; il est relégué au rang d’obstacle.
À cette dérive s’ajoute un facteur désormais central : la course aux ressources stratégiques. Énergie, minerais critiques, routes commerciales, accès aux marchés : la compétition entre grandes puissances pour le contrôle de ces ressources alimente les tensions, justifie les ingérences et accroît les risques de confrontation directe. Dans un monde sous pression écologique et démographique, cette logique prédatrice constitue une menace directe pour la sécurité internationale.
Les pressions exercées à l’encontre de Cuba, de la Colombie ou même du Danemark – et, à travers lui, de l’UE – montrent que cette dérive ne s’arrête pas aux frontières des pays dits « faibles ». Lorsqu’un précédent est posé, il s’étend.
Dès lors, une question devient inévitable : qui sera le prochain ? Quel pays fera demain les frais de cette logique où la force précède la règle ? Quel État sera désigné comme menace, cible ou simple variable stratégique ? Les pressions exercées à l’encontre de Cuba, de la Colombie ou même du Danemark – et, à travers lui, de l’Union européenne – montrent que cette dérive ne s’arrête pas aux frontières des pays dits « faibles ». Lorsqu’un précédent est posé, il s’étend.
Face à cette brutalisation des relations internationales, certains pays montrent pourtant qu’une autre voie est possible. L’Espagne, le Brésil, le Chili, l’Uruguay ou encore le Mexique défendent, chacun à leur manière, une boussole fondée sur le respect du droit international, le dialogue diplomatique et la non-ingérence. Leur position rappelle que la stabilité mondiale ne se construit ni par la menace ni par la coercition, mais par des règles communes et des partenariats équilibrés.
Ce que beaucoup oublient, c’est que cette dynamique n’est pas seulement géopolitique. Elle est aussi profondément liée à l’état d’esprit de dirigeants qui conçoivent le pouvoir comme un rapport de domination brute. Donald Trump, à l’instar de Vladimir Poutine, incarne une vision du monde où le mépris des règles devient une posture politique, où l’intimidation est élevée au rang de stratégie, et où la rationalité institutionnelle cède le pas à l’impulsivité et à la démesure personnelle.
Et pourtant, l’Europe persiste à croire. À croire qu’un retour à la normale est possible sans remise en question. À croire qu’une alliance fondée sur l’asymétrie et la contrainte peut encore protéger.
Mais un État qui impose sa volonté par la menace, qui instrumentalise le droit et qui normalise la violation de la souveraineté d’autrui ne peut plus être pensé comme un allié structurant. Il devient un acteur avec lequel il faut composer, certes, mais aussi se prémunir.
Il est donc urgent pour l’Union européenne de repenser en profondeur sa politique d’alliances. D’assumer une autonomie stratégique réelle. De regarder vers le Sud, non pas comme un terrain d’influence, mais comme un espace de partenariats égaux. De construire des alliances solides avec les grandes démocraties d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie et de l’Indo-Pacifique.
Il ne s’agit pas de dresser de nouveaux blocs. Il s’agit de refonder une vision du monde. Une vision où le droit international n’est pas à géométrie variable. Une vision où la souveraineté n’est pas conditionnelle à l’alignement politique. Une vision qui refuse que la folie de quelques hommes dicte l’avenir des peuples. Car lorsque la transgression devient la norme, le chaos cesse d’être une menace abstraite : il devient l’horizon politique du monde.