TRIBUNE. Eva Illouz à Sciences Po : la critique de la critique prise à son piège

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Le chercheur Reda Merida décortique la leçon inaugurale prononcée à Sciences Po par la sociologue. Une mise en perspective sur les positions prises par Eva Illouz vis-à-vis de Gaza.

Reda Merida est chercheur à l’EHESS, chargé d’enseignement à Sciences Po Paris.

Le 24 août 2026, Sciences Po accueillait sur son campus parisien la sociologue Eva Illouz pour prononcer une leçon inaugurale de la nouvelle rentrée universitaire. Devant une assemblée d’étudiants, la sociologue s’est proposé de retracer la généalogie de la responsabilité des intellectuels, de l’affaire Dreyfus à la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences sur la scène littéraire française, avant d’aborder la question de « la critique et ses inconséquences ». Ainsi présentée, la leçon s’annonçait, au mieux, passionnante ; au pire, scolaire. Pourtant, la lecture du texte de la conférence publié dans Le Grand Continent provoque un autre sentiment : la gêne.

L’argument au cœur de cette leçon est que la critique intellectuelle doit répondre non seulement de la justesse de son diagnostic, mais aussi des conséquences de son intervention dans le monde. Question élémentaire de philosophie politique, dirions-nous. Illouz convoque une succession d’auteurs (Marx, Benda, Sartre, Basaglia, Ricœur, Chomsky) qui finissent par donner à sa thèse l’apparence de l’évidence. Citations tronquées, raccourcis, fabrique d’arguments : plutôt qu’une démonstration, le texte d’Eva Illouz ressemble à un assemblage d’exemples, à mille lieues de l’ambition d’une leçon inaugurale. 

Illouz fait commencer avec Marx une sorte de généalogie de l’irresponsabilité. À partir d’un extrait d’une lettre adressée à Arnold Ruge en 1843, dans laquelle il évoque sa « critique impitoyable », Illouz déduit que Marx se serait débarrassé de la notion de raison et qu’il « se fiche éperdument des résultats ». La conclusion est abusive. Marx explique qu’une critique doit être suffisamment impitoyable pour ne craindre ni les résultats auxquels elle aboutit, ni le conflit avec les puissances existantes. Il y a donc là deux gestes distincts – un geste épistémologique (qu’est-ce qui est vrai ?) et un geste pratique (que devons-nous faire de cette vérité ?), qu’Illouz tend à confondre. Quand Marx affirme qu’une critique authentique ne doit pas déterminer ses conclusions à l’avance en fonction de ce qu’elle aimerait trouver, Illouz comprend que sa conception de la critique ne se préoccuperait pas des conséquences pratiques qu’elle pourrait entraîner. Or les deux propositions sont logiquement indépendantes. 

Le glissement est particulièrement visible lorsqu’Illouz écrit que Marx définit la critique comme un geste « sans garde-fou téléologique, c’est-à-dire sans modèle positif préalable ni souci des conséquences ». Or ne pas posséder de modèle positif préalable, et ne pas se soucier des conséquences, ce n’est pas la même chose. Plus gênant encore, Illouz affirme que Marx se serait « débarrassé de la notion de raison ». On pourrait évidemment construire une critique du rapport de Marx à la rationalité, à l’Histoire ou aux conséquences de l’action politique. Mais encore faudrait-il la construire. 

Sur Benda et Sartre, son propos poursuit le même mouvement de déformation : chez le premier, le péché serait de s’engager ; chez le second, de ne pas s’engager. L’opposition est élégante, elle est aussi trop simple car Benda est en réalité plus subtil, et sa position plus complexe que ce qu’Illouz lui fait dire. Il n’interdit pas aux clercs d’investir l’espace politique, mais considère l’intervention comme légitime dès lors que l’intellectuel intervient au nom de la vérité et de la justice, plutôt qu’au service d’une nation ou d’un parti.

Plus loin, l’exemple de la psychiatrie italienne et de Franco Basaglia est peut-être encore plus révélateur. Illouz veut montrer qu’une critique moralement juste de l’asile peut déboucher sur une réforme nocive, parce qu’elle ne se serait pas demandé ce qui remplacerait l’institution détruite. Elle associe à cette absence supposée de réflexion une conséquence qui n’est pas des moindres, à savoir une hausse des suicides en Italie après l’adoption de la loi 180, en s’appuyant sur une étude publiée en 2020. Si l’étude existe bien (heureusement !), ses résultats semblent avoir été escamotés par la sociologue puisque ses auteurs précisent bien que la réforme visait précisément à déplacer les soins psychiatriques vers la communauté, et que sa mise en œuvre a considérablement varié selon les régions. Affirmer que la réforme Basaglia « ne s’était pas posé la question » de ce qui remplacerait l’asile revient à effacer d’un trait tout un projet de psychiatrie communautaire, qui constituait pourtant l’une des dimensions centrales de cette réforme.

Ailleurs, l’usage que fait Illouz de l’herméneutique du soupçon est tout aussi faux. Elle explique que « le philosophe Paul Ricœur a proposé la notion d’herméneutique du soupçon pour désigner une attitude mentale où l’on refuse par principe de croire ce que dit un texte ou une personne », avant d’enchaîner sur « le postulat qu’il y a toujours une intention cachée, une domination invisible, un mensonge d’État généralisé ». Elle fait ainsi dire à Ricœur ce qu’il n’a jamais dit. La catégorie d’herméneutique du soupçon est un geste typologique qui sert à décrire la transformation de l’interprétation initiée ou influencée par Marx, Nietzsche et Freud. Le soupçon, chez Ricœur, ce n’est pas « je ne crois par principe rien de ce qu’on me dit », comme le pense Eva Illouz, mais l’idée que le sens manifeste peut ne pas épuiser le sens réel. La différence d’interprétation est considérable et Ricœur reconnaît de surcroît une valeur positive au soupçon.

À ce stade, le problème devient plus clair. Ce n’est pas seulement que certaines références soient approximatives. C’est que chaque approximation travaille dans la même direction. Marx devient le fondateur d’une critique libérée de la raison et des conséquences ; Benda, le partisan du désengagement ; Basaglia, l’exemple d’une critique irresponsable ; Ricœur, une autorité intellectuelle critique du soupçon comme « attitude mentale » (!). Pris séparément, chacun de ces cas est discutable. Assemblés, ils produisent une impression de nécessité historique. 

Si l’intuition initiale d’Eva Illouz est intéressante et légitime – le scepticisme doit pouvoir s’appliquer à lui-même –, la conception de la responsabilité qu’elle en tire pose un autre problème. Ce n’est en fait pas exactement l’opposition entre critique et responsabilité qui pose question, mais la manière dont Illouz situe cette responsabilité, qu’elle semble chercher au mauvais endroit. Nous agissons sans garantie, c’est un fait. Ce n’est pas une raison pour abolir la responsabilité, mais au contraire ce qui la rend permanente. Certes, nous pouvons anticiper certaines conséquences, évaluer des risques, comparer des scénarios, mais nous agissons toujours dans l’incertitude. Faut-il cesser la critique pour autant ? 

Lorsqu’elle affirme que « la responsabilité n’a de sens que si elle n’augmente pas notre statut, notre autorité et notre pouvoir, mais les limite et les diminue », l’on ne peut que se demander : pourquoi ? Sa phrase est belle mais la relation logique qu’elle établit n’a rien d’évident. La sociologue doit bien savoir que le phénomène d’accumulation du capital – l’autorité et le pouvoir – est multifactoriel : Orwell qu’elle présente comme le modèle de l’humilité intellectuelle, précisément parce qu’il a su regarder les fautes de son propre camp et accepter l’ostracisme qui pouvait en découler, c’est aussi exactement ce qui a considérablement accru son autorité morale. Si un comportement responsable cesse de l’être dès lors qu’il produit du prestige, le propre exemple d’Illouz devient difficile à comprendre.

De la théorie à la pratique

Comment comprendre cette intervention ? Il s’agit, en réalité, d’une version euphémisée et adaptée aux codes de la leçon inaugurale d’un virage réactionnaire désormais manifeste chez la sociologue. De plus en plus présente dans l’espace médiatique depuis trois ans, elle multiplie les attaques ciblant la gauche, les intellectuels, les mobilisations étudiantes, la French Theory, la pensée décoloniale ou encore le « wokisme ». 

Deux procédés principaux caractérisent ses nouvelles prises de parole. Le premier consiste en une accumulation de références et d’autorités intellectuelles convoquées à l’appui de sa démonstration, quitte à leur faire dire autre chose que ce qu’elles disent réellement, pourvu qu’elles viennent étayer sa thèse – ce procédé domine notamment son écriture dans le livret Le 8-Octobre. Généalogie d’une haine vertueuse. Le second repose sur une simplification à l’extrême de phénomènes complexes. Elle explique ainsi le soutien historique de l’Afrique du Sud à la cause palestinienne par le seul fait qu’Israël aurait vendu des armes au régime de l’apartheid. De même, lors de cette conférence à Sciences Po, elle affirme que le sionisme serait le fruit de la Seconde Guerre mondiale. Le raccourci est historiquement trompeur : le sionisme politique moderne s’organise dès la fin du XIXème siècle, notamment autour du premier congrès sioniste de 1897, tandis que la déclaration Balfour date de 1917. « Ce déni de l’histoire et de la politique, leur effacement, sont au fondement du raisonnement d’Eva Illouz », notait déjà l’anthropologue Catherine Haas il y a un an.

Paradoxalement, la trajectoire publique d’Eva Illouz éclaire assez bien ce qu’elle critique à Sciences Po. Fervente défenseuse de l’action militaire israélienne à Gaza, elle affirme par exemple dans un entretien accordé au Monde le 17 octobre 2023 que « le but de Tsahal est d’éradiquer le Hamas et le Hamas seulement »… La question qu’elle adresse aujourd’hui avec tant d’insistance à Marx, Basaglia ou Chomsky peut aussi lui être retournée : lorsqu’elle soutenait cette action en connaissant les risques qu’elle comportait (Tsahal étant accusée de crimes depuis des décennies), quelle conception de la responsabilité mettait-elle elle-même en pratique ?

Sans revenir ici sur l’ensemble des déclarations problématiques d’Eva Illouz depuis le 7 octobre 2023 (Politis l’a déjà fait), arrêtons-nous quand même sur un argument sur-mobilisé pour prouver la moralité de son nouvel engagement public. En 2021, Illouz signe une pétition demandant à la Cour pénale internationale d’enquêter sur de possibles crimes de guerre israéliennes ; c’est notamment cette pétition que le ministre israélien de l’éducation invoquera en mars 2025 pour lui retirer le prix Israël. Si la signature est évidemment significative, il faut se garder de lui faire dire davantage qu’elle n’en dit, ou de la transformer en certificat de dissidence. Vue de France, la décision du ministre de lui retirer le prix Israël a pu lui donner l’image d’une opposante radicale au pouvoir, mais le champ intellectuel et militant israélien comprend des positions plus radicale (et plus intéressantes). Et surtout, au regard de la situation en Palestine et des accusations depuis des décennies formulées par des institutions judiciaires internationales et par des organisations de défense des droits humains, demander qu’une enquête indépendante puisse être menée apparaît comme une exigence minimale de responsabilité. 

Pour conclure, pas plus tard que le semestre dernier, j’ai enseigné un cours sur la question de la responsabilité, ses enjeux politiques et ses questions éthiques, sur le campus même où Eva Illouz a prononcé sa leçon. Avec les étudiants, nous avons tenu des discussions vigoureuses autour de textes magnifiques de Sartre, de Ricœur, de Hans Jonas et d’autres encore. Nous y avons appris ensemble que, dans les périodes troublées, demander aux intellectuels d’être plus prudents, plus « raisonnables », a souvent été une manière de se rendre complice de ce qui se déroulait sous leurs yeux. À l’heure de la montée de l’extrême droite, de la progression historique de l’AfD en Allemagne, et de la poursuite des massacres des Palestiniens, nous devrions peut-être nous souvenir d’une formule de Marx dans une autre lettre à Ruge (mars 1843) : « La honte est déjà une révolution ». Espérons qu’Eva Illouz sache l’éprouver.

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