Pourquoi les quartiers populaires repolitisent la gauche

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Depuis quarante ans, les classes populaires racisées sont mises en demeure de se normaliser socialement, politiquement, religieusement. Contre elles s’est construit une conception de la nation qui nous amène au bord du gouffre. Leur émergence sur la scène politique et électorale est l’occasion d’écrire avec elles un nouveau récit national.

La menace du communautarisme serait-elle au cœur des municipales françaises de 2026 ? LFI y développerait-elle une « stratégie communautariste » ? En politique, il y a des mots qui tuent. Sans jugement. Sans examen des faits. Sans appel. Et pour cause : ce sont des mots qui convoquent des paniques morales plus que des réalités. Des mots qui plient les faits au gré des fantasmes de celles et ceux qui les jettent comme des anathèmes. Comme l’écrit Fabrice Dhume en 2016 : « Le mot alors un descripteur journalistique banalisé. […]  la seule chose que fait ce mot, c’est de disqualifier des paroles. Il ne qualifie jamais la réalité. »1 Marwan Mohammed ajoute : « Le terme communautarisme vise moins à décrire qu’à prescrire des normes et des codes de conduite au nom de l’injonction à l’assimilation, et proscrire des pratiques et des demandes publiques de la part de groupes dont les singularités sont construites comme une menace pour la cohésion sociale ».2

Que l’effectivité de la menace ne puisse souffrir d’aucune mise en cause dans le débat politique et médiatique en dit long sur la transformation de l’espace public en tribunal d’inquisition. Mais, pour reprendre la formule de mon collègue Sylvain Lazarus3, de quoi communautarisme est-il donc le nom ? Une définition sociologique, jamais convoquée sérieusement dans les polémiques, n’a guère d’intérêt ici. Le communautarisme désigne un ennemi : les formes de résistance politiques et culturelles des quartiers populaires, la politisation des exclu.es de la politique institutionnelle, la rebuffade des démunis.

Arme de disqualification politique et sociale massive, il est devenu un point de rencontre des épouvantails construits par les dominants et des fantasmes des milieux de gauche qui ont perdu leurs racines populaires. Ce consensus paradoxal puise dans le vieux fonds colonial du capitalisme : la justification des dominations par des inégalités naturelles et culturelles.4 

L’offensives est d’autant plus violente qu’il s’agit de renvoyer à la marge la puissance politique collective qui s’est constituée au fil des ans et des générations dans ces quartiers populaires vus comme des « quartiers d’exil ».5 Alors que tant de bonnes âmes regrettaient leur « dépolitisation », voici que leur mobilisation est en train de repolitiser une partie de la gauche.

Cette repolitisation a lieu sur l’essentiel. Lorsqu’on stigmatise une part des classes populaires depuis 40 ans, du mépris des banlieues à la crainte du communautarisme pour arriver à la condamnation consensuelle du « séparatisme » islamique, c’est en fait de la France, de son peuple, de sa définition même dont il est question. L’extrême droite s’en est nourrie au point de briguer l’hégémonie totale sur la question nationale.

Le seul contre récit national efficace qui a émergé durant ces années est venu non de la gauche institutionnelle mais des victimes de ces offensives, des quartiers populaires eux-mêmes.

Invention de la banlieue 

Aux racines de la peur, il y a d’abord le constat du déracinement populaire de la gauche au début des années 1980. 

Ce constat, c’est celui de la défaite de classe dans les grandes mobilisations des années 1970. La banlieue remplace la banlieue rouge. Je l’écrivais moi-même il y a près de 30 ans : « Avec l’affaiblissement politique et pratique de la culture politique ouvrière, c’est la capacité normative collective qui est en cause. Cette mise en panne de forme historique de la politique laisse le champ libre au regard de l’ordre et de l’État. »6

La peur, c’est celle de l’étrangeté politique d’une nouvelle génération issue de ces défaites. Cette banlieue se définit par ses manques. Les politiques partent à la recherche du fameux « lien social » perdu. L’État mitterrandien lance alors la politique de « développement social des quartiers » ancêtre de la politique de la ville et remplace les militants par des animateurs.7 

Tandis que les luttes ouvrières et syndicales avaient depuis des décennies développé un droit social et des droits pour toutes et tous, l’État enclenche une mécanique perverse, celle du droit spécifique, des droits sous conditions, des subventions ciblées. Les mêmes qui fustigent alors les quartiers comme « zones de non droit », construisent des procédures de financement social hors du droit général , organisent l’extériorisation territoriale de la pauvreté urbaine et le contrôle social et bientôt policier8 de la précarité.

La « discrimination positive » des quartiers prioritaires est un des éléments d’une discrimination globale , symbolique et politique : celle de la stigmatisation de quartiers de « relégation » décrits comme des « ghettos », lieux de violence, quartiers sensibles ou difficiles.

Vingt ans après le « développement social des quartiers », la pauvreté n’a pas reculé. La précarité a progressé. Les cités ont vieilli. Une génération arrive qui a grandi dans cette mise au ban symbolique. S’ajoute alors une autre violence celle de la rénovation urbaine, des destructions d’immeubles, des déplacements de populations. On pleure sa jeunesse, ses souvenirs et son quartier quand implose le bâtiment 3 des Francs-Moisins à Saint-Denis le 29 septembre 1995. Mais le tournant politique est acté, l’ANRU est créé le 1 août 2003 qui dans les quartiers concernés une insécurité de vie palpable.. 

Au bout du compte, toutes ces politiques dites « d’apaisement » n’ont pas prévenu l’explosion de 2005, voire y ont contribué, comme le suggère le travail de Marco Oberti et Hugues Lagrange publié dès 2006.9

Invention du « communautarisme »

La notion de « communautarisme » émerge à mi-chemin de ce parcours. Paradoxe remarquable de mettre à l’index les liens de solidarité et d’imaginaire commun unissant d’hommes et de femmes que l’on disait privés de lien social .

Ce vieux mot oublié resurgit dans le débat public français lors de « l’affaire du foulard islamique de Creil » lancée par le Quotidien de Paris en 1989. Fabrice Dhurne en fait une généalogie éclairante10 : « L’une des premières occurrences dans Le Monde se trouve sous la plume de Maxime Rodinson en 1989, qui parle de ‘peste communautaire’en projetant son expérience du Liban sur la question du ‘voile’ à l’école […] Dans le discours des médias, il commence à être visible à partir de 1993-1994. Brutalement, alors que le terme n’existait quasiment pas, on dénombre une trentaine d’occurrences par an. »

Le terme entre au petit Larousse en 1997. À partir de 2001, on compte plusieurs centaines d’occurrences par an dans Le Monde. Quasiment une apparition quotidienne. Dans les années 2000, le mot est de plus en plus repris et apparaît dans les unes, les rubriques société…

Le décor est planté. Nombreux sont ceux qui soulignerons l’injonction paradoxale des »politiques de la ville qui fait de la communauté un danger létal pour la République alors que le « développement » social », « l’empowerment » s’enracine dans un courant d’expérience et de réflexion sur les pratiques communautaires réparatrices.11

Rien n’y fait. Aucune des mobilisations militantes ou intellectuelles qui tentent de démonter l’épouvantail comme un non-sens sociologique12 n’ont de prise sur l’emballement fantasmatique. Pire, comme le souligne Julien Talpin, « si les sciences sociales permettent de déconstruire certaines des prénotions qu’elle [la catégorie de communautarisme]charrie, la diffusion de cette catégorie n’en produit pas moins des effets tangibles sur les groupes visés, contribuant à leur essentialisation, leur stigmatisation et la disqualification de toute forme d’organisation collective ».

Le séparatisme contre la Nation ?

Au fil des années un éléphant s’installe dans la pièce que la plupart des enquêtes contournent : la gestion politique des plus démunis, enfants des colonies, s’est transformée en politique coloniale (si tant est qu’elle fut un jour autre chose). La politique de la ville est née sur fond de débat national sur l’immigration, sur « l’intégration », « suivie de l’assimilation ». 

C’est l’époque où Michel Rocard ne peut accueillir « toute la misère du monde » (1989) , où Laurent Fabius estime que le Front national pose de « bonnes questions » (dès 1985).

C’est l’époque où SOS Racisme, téléguidé par l’Élysée après le succès de la Marche pour l’égalité, fait du racisme une simple question morale.13 Si, par la voix de son président Malek Boutih, l’association réclame la réintégration des élèves exclus en 1989 à Creil, la morale est un remord bien fragile face à l’islamophobie qui va déferler dans les années qui suivent, sur tout l’échiquier politique. L’affaire Alma et Lila en 2004 est déclenchée par des enseignants membres de Lutte Ouvrière et de la LCR. En 2010, le NPA se déchire sur le cas d’une de ses candidates, « voilée », Ilham Moussaïd, qui fait scandale… à gauche.

La décennie qui suit est sombre. Comment tout raconter ? L’islamophobie s’institutionnalise. La laïcité devient persécutoire. Au bout du compte, le « séparatisme islamique » devient l’ennemi désigné par Emmanuel Macron dès 2020.  Le 19 octobre de la même année, le ministre de l’intérieur annonce la dissolution d’associations musulmanes et du le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). La loi sur le séparatisme est votée le 24 août 2021.

La laïcité persécutoire et la déferlante islamophobe construisent un consensus terrible. Lors du vote de la loi Séparatisme, pour le socialiste Olivier Faure, la question n’est pas de combattre la notion de « séparatisme » mais de rester dans une « loi équilibrée »  Lors de la dissolution du CCIF, la fermeté les protestations de la Ligue des droits de l’Homme ou d’Amnesty International n’a eu d’égale que la discrétion de la gauche politique. 

Désormais toute association candidate à des subventions publiques devra signer une « Charte de laïcité« , véritable retournement paradoxal de la laïcité de 1905 : l’État, au nom de la liberté de conscience et de la tolérance, fait injonction aux collectifs de bénévoles et de militants de penser comme lui ! « Communautarisme : un spectre hante la France », écrit Said Bouamama en 2020 : « Cette logique de sécession supposée et imputée à ces populations fait de celles-ci un ‘problème’ et, plus grave encore, des ennemies de l’intérieur potentielles ».

Il nous faudrait « assimiler » les colonies intérieures. De gré ou de force, au nom d’un universalisme abstrait qui fait des dominés les ennemis de l’ordre tranquille. Pacifions ! Après tout le LBD sous son nom originel de flashball a été introduit dans la police en 1995 pour armer les unités intervenant face aux émeutes des quartiers….

Quarante ans après l’invention de la banlieue et de la politique de la ville, le débat sur l’intégration des immigrés s’est transformé en consensus sur la nécessaire « assimilation » républicaine… de Français des quartiers populaires. Et pourquoi ne pas l’inscrire dans la Constitution ? En octobre 2025, un projet de loi constitutionnelle est déposé au Sénat pour « faire échec au communautarisme ».

L’affaire devient limpide. Depuis le début, en mettant à l’index les banlieues, le communautarisme, le séparatisme, c’est en fait de la France qu’il est question, ses bases républicaines que l’on sape, le demos que l’on brise au profit de supposées racines ethniques, culturelles de la Nation. En désignant ainsi ses ennemis on ouvre ainsi un boulevard au Rassemblement national et à toutes les extrêmes droites.

Politique des barbares

Heureusement les quartiers populaires n’ont jamais été des déserts politiques. Quand, avec les meilleures intentions du monde, Michel Kokoreff et Didier Lapeyronnie appellent à « fabriquer du politique », à qui s’adressent-ils : aux agences de l’État ? Aux associations ? Aux mairies ? Aux agents de la politique de la ville ?14 Car la « fabrique de la politique » est bien là sous leurs yeux. Elle se manifeste de façon électorale, musicale, émeutière…

Comment a-t-on pu imaginer que sur deux générations, des hommes, des femmes, des familles transformées en objet de politiques publiques tantôt paternalistes, tantôt autoritaires, tantôt policières, ne se soient pas nourries de solidarités vitales ? Même les plus démunis sont en mesure d’être des sujets politiques. Diabolique aux yeux des uns, invisible aux yeux des autres, jamais dans les canons attendus de la politique institutionnelle et militante ni de la soumission aux normes dominantes, telle est la force et le péché originel de la politique populaire de ces quartiers.

Marion Carrel, en 202315, insiste sur les discriminations subies comme expérience structurante de cette politisation et origine des explosions nationales d’octobre novembre 2005 comme de juin 2023. C’est vrai mais insuffisant. Ces émeutes qui tous les vingt ans paniquent les pouvoirs et sidèrent les bonnes âmes, ne sont-pas que la partie émergée d’un iceberg trop méconnu et vite oublié quand les lacrymogènes se taisent.

Il est certes évident, et beaucoup trop tu, que le rapport à la police est un élément structurel, une persécution dangereuse et lancinante pour les jeunes concernés, une angoisse quotidienne pour les familles. Mais la culture populaire au sens où nous la décrivait Hoggart16, au sens où le montre, dans une contexte si lointain et proche à la fois des favelas, Lucas Jargeais dans une thèse soutenu le 29 janvier 2026 à Paris 8, c’est tout un style de vie, un système de valeur, une culture.17

Cet entrelac de pratiques solidaires, de connaissance fine et partagée des pratiques des institutions à leur égard construit une vraie culture, une « sagesse populaire » qui « a quelque chose de stratégique », nous dit Jean-Claude Passeron18 : « Éviter au maximum les terrains où la confrontation avec ‘les autres’ serait désavantageuse, […] gérer ainsi un incessant va-et-vient entre l’autonomie et l’hétéronomie symboliques de leurs représentations ».

Ce style de vie, cette culture, a montré sa puissance vitale dans des périodes de crise comme l’épidémie de covid en 2020. À la suite d’une immersion en long terme dans les cités de Grigny, Fabien Truong et Gérôme Truc nous en décrivent l’épaisseur humaine dans leur dernier ouvrage.19

Cette culture n’est pas une culture de la soumission. Son rapport avec l’ordre dominante qui pèse sur la vie quotidienne, se manifeste publiquement à intervalles réguliers : par l’abstention voire la non-inscription sur les listes électorales, par les émeutes de façon récurrente et parfois nationale comme en 2005 et 2023. Son rapport au sens de la vie comme au sens du commun, s’exprime, comme partout et depuis l’origine de l’humanité, au travers de la foi et de la création. 

Dans ces conditions, l’islam est un repère intime et moral, y compris dans les rapport avec le poids de l’économie mafieuse, comme le montre encore Fabien Truond dans Loyauté radicales.20

Haro donc sur l’intime de la foi. L’islam serait donc le poison ultime ! En ligne de mire dès l’affaire de Creil en 1989, puis avec le foulard d’Alma et Lila Lévy en 2003.21 Le foulard concentre contre lui paniques morales et brutalités symboliques! Interdit au nom de la liberté ! Accusé d’être un symbole de soumission quand il est justement brandi comme une insoumission culturelle et politique insupportable aux yeux des censeurs ! 

Les barbares seraient aux portes des villes, aux portes des écoles. La panique collective surgit dès le début du siècle, dix ans avant le traumatisme des attentats et le déferlement sécuritaire islamophobe qui l’a suivi.

Et voici même que les barbares chantent aussi et que leurs voix dépassent les murs des quartiers ! Deux décennies et demi après la condamnation à la prison du groupe dionysien NTM en 1996, le Groupe PNL chante en 2019 : « Ils ont détruits nos tours/Détruiront pas l’empire qu’on a construit/dans nos cœurs ». Comme l’écrit Louisa Yousfi qui leur consacre un chapitre entier, l’essentiel est justement de « rester barbare ».22

Les indigènes se rebiffent

Le conjoncture de 2003-2005 fut un moment particulier de mobilisations et de rencontres, entre le Forum social européen de Saint-Denis, Ivy, Bobigny, l’affaire Alma et Lila Lévy et les émeutes nationales qui ont sidérées le pays (et la gauche) du 27 octobre au 17 novembre 2025 à la suite de la mort de Zyed et Bouna.

Dans ce contexte s’enracinent deux dynamiques politiques dont nous voyons aujourd’hui les résultats.

La première est celle des Indigènes de la République ! Dès janvier 2005, un appel lancé à l’initiative d’Houria Bouteldja et Youssef Boussoumah, largement signé23 donne le ton : « NOUS, descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d’immigrés, NOUS, Français et non-Français vivant en France, militantes et militants engagé-e-s dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la République postcoloniale, lançons un appel à celles et ceux qui sont parties prenantes de ces combats à se réunir en assises de l’anticolonialisme en vue de contribuer à l’émergence d’une dynamique autonome qui interpelle le système politique et ses acteurs, et, au-delà, l’ensemble de la société française. »

Faire du racisme une question politique et non morale, renverser le stigmate et faire des victimes des politiques néocoloniales des sujets politiques à part entière, opposer un contre discours au consensus persécutoire, telle est l’ambition de celles et ceux qui s’engagent dans cette bataille difficile. Le courant « décolonial », qui pris d’abord la forme du Mouvement des Indigènes de la République (devenu parti en 2008) n’a pas la tâche facile. Peu nombreux, accusé à droite comme à gauche de racisme anti-blanc, d’intégrisme islamiste, d’antisémitisme, insulté, boycotté, le courant décolonial a patiemment fait ces preuves et devient un acteur incontournable des débats dans la gauche radicale.

Parmi les mouvements possiblement « indigènes » qui avaient participés à l’organisation du FSE, siégeaient le Collectif des Musulmans de France (CMF) et le Mouvement de l’Immigration et des banlieues (MIB) se sont retrouvés en 2007 côte à côte dans la campagne présidentielle de José Bové. 

Mais si en 2005, le CMF est un des principaux signataires de l’Appel, le MIB, comme d’autres, choisit une autre voie : maintenir vivants des liens entre des réseaux militants, des quartiers, des expériences. Le MIB lance le Forum Social des Quartiers populaires qui se réunit en juin 2007 à Saint-Denis, en octobre 2008 à Nanterre, en septembre 2009 à Montpellier, en novembre 2011 à Saint- Denis. En 2022, un réseau d’association historiques des quartiers avec Salah Amokrane, figure du groupe Zebda et des « Motivé.es de Toulouse », Tarek Kawtari, co-fondateur du MIB et de la Caravane des Quartiers, Djamel Atallah, Membre fondateur de la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 et Rachel Keke, leader de la grève des femmes de chambres des hôtels Ibis, proclame « On s’en mêle »24 et appellent à voter pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour Dans la foulée, le collectif fait pression auprès des partis pour que des candidats issues de quartiers soient investis à gauche.

Dès novembre 2021, le réseau militant décolonial avait décidé de soutenir la candidature de Jean-Luc Mélenchon qui, cinq ans avant, affichait son opposition aux thèses décoloniales. L’annonce ne passe pas inaperçue. Le dialogue militant qui s’engage alors a sans aucun doute été très bénéfique à LFI dans son approche de l’Islamophobie et des quartiers populaires.

Un nouveau récit national

L’alliance est actée. Les rencontres nationales des quartiers populaires de 2024 et 2025 sont soutenues par LFI. Dans de nombreuses villes, les municipales mettent en musique ce nouvel alliage politique. À Saint-Denis, il a le visage de trois enfants de la ville : Bally Bagayoko (LFI), Sofia Boutrih (PCF) et Bakary Soukouna (Seine-Saint-Denis au Cœur).

Ce surgissement de cette gauche populaire est une bonne nouvelle. On est donc toujours surpris de rencontrer des réticences auprès de militant.es de gauche de longue date et sidéré de voir la porosité de ces milieux aussi politisés que tétanisés par le danger RN à l’anathème de « communautarisme » dont nous avons vu les origines et l’usage.

Cet aveuglement politique n’a pas seulement pour origine le matraquage médiatique et politique qui a criminalisé ces quartiers durant quarante ans. Il est aussi un effet de réelle « communautés », celles des classes moyennes depuis longtemps coupées socialement, géographiquement, culturellement, de la vie populaire. 

Vivant, travaillant, militant depuis un demi-siècle dans ces banlieues, et depuis 38 ans à Saint-Denis, j’ai pu mesurer, au fil de ces années, la difficulté croissante du dialogue avec des amis ayant une autre expérience biographique. De la lassitude amicale devant des discours jugés misérabilistes ,on est passé au refus d’entendre voire à l’hostilité ouverte.

Oui, il existe une gauche qui a peur du peuple. Comme en 2013 au Brésil, ces militants du Parti des travailleurs, paniqués, qui regardaient avec méfiance voire hostilité les mouvements de masse et les émeutes populaires contre le Mundial et ses budgets faramineux. Le PT l’a payé cher dans les années suivantes. Les gilets jaunes ont eu le même effet en France. 

À cette peur s’ajoute une part de condescendance de classe, voire de mépris colonial, vis-à-vis de celles et ceux dont on veut bien comme électorat mais pas comme acteurs et actrices à part entière du récit émancipateur. Le discours de François Ruffin sur « les bourgs et les tours » s’inscrit dans cette distance subjective, singulièrement plus forte vis-à-vis des tours que vis-à-vis des bourgs…

Or la question est bien là comment faire des « beaufs et des barbares », les co-auteurs d’un nouveau récit national face à celui de l’extrême droite et de la droite ? Sans une telle dynamique, aucun calcul savant d’addition ou de soustraction d’électorats ne sera en mesure d’arrêter le fascisme. Il est temps de repolitiser la gauche.


  1. Dhume Fabrice. « Communautarisme » : l’imaginaire nationaliste. In: Diversité, n°150, 2007. La communauté éducative. pp. 85-90 ↩︎
  2. Entretien au Bondy Blog 31/10/2018 de Marwan Mohammed et Julien Talpin, Communautarisme ? Puf/Vie des idées, 2018 ↩︎
  3.  Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom, Seuil, 1999 ↩︎
  4.  Sylvie Laurent, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, Seuil, 2024 ↩︎
  5.  Dubet François, Lapeyronnie Didier, Les quartiers d‘exil, Seuil, 1992 ↩︎
  6.  Alain Bertho, Banlieue, banlieue, banlieue, La Dispute, 1997 ↩︎
  7.   7 octobre 1981 : création de la Commission nationale de développement social des quartiers (CNDSQ). Alain Bertho, La crise de la politique Du désarroi militant à la politique de la ville, L’Harmatta, 1996. ↩︎
  8.  Le tournant sécuritaire a lieu sous le ministère Jospin notamment en 1997 avec l’intervention de J.P. Chevènement, ministre de l’intérieur lors du colloque de Villepinte : « Des villes sûres pour des citoyens libres ». ↩︎
  9.  Hugues Lagrange et Marco Oberti, dir., Émeutes urbaines et protestations (une singularité française), PFNPO, 2006 ↩︎
  10.  Dhume Fabrice. « Communautarisme » : l’imaginaire nationaliste. In: Diversité, n°150, 2007. La communauté éducative. pp. 85-90 ↩︎
  11.  Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener, L’Empowerment, une pratique émancipatrice, La Découverte, 2013. Michel Kokoreff et Didier Lapeyronnie, Refaire la cité. L’avenir des banlieues, Le Seuil, 2013, Jacques Donzelot (sous la dir. de), À quoi sert la rénovation urbaine ? Puf, 2012 ↩︎
  12.  Marwan Mohammed, et Julien Talpin dir. Communautarisme ? Puf/Vie des idées, 2018 : « Le terme « communautarisme » renvoie à des mobilisations de groupes minoritaires, jugées illégitimes, qui réclameraient des droits spécifiques. Son usage croissant, et péjoratif, dans l’espace public est révélateur des rapports de pouvoir dans le contexte hexagonal. Mais si les accusations d’entre-soi et de revendications séparatistes font florès, les présupposés qui les soutiennent relèvent très largement du fantasme. » ↩︎
  13.  En réponse, d’autres initiateurs de la Marche sont à l’origine de la création du Mouvement de l’Immigration et des banlieues en 1995) ↩︎
  14.  Michel Kokoreff et Didier Lapeyronnie, Refaire la cité. L’avenir des banlieues, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2013. ↩︎
  15.  « Discriminations et politisation ordinaire dans les quartiers populaires. Une absence de débouchés hautement inflammable« , Métropolitiques, 30 novembre 2023 ↩︎
  16.  Richard Hoggart, La culture du pauvre. Minuit, 1970 ↩︎
  17.  Lucas Jargeais, Politique populaire et institution : la favela de Rocinha, Thèse d’anthropologie sous la direction d’Alain Bertho. ↩︎
  18.  Jean Claude Passeron, Richard Hoggart en France, Études et recherches, 2000 ↩︎
  19.  Fabien Truong et Gérôme Truc, Grands ensemble, La Découverte 2025 ↩︎
  20.  Fabien Truong, L’islam et les mauvais garçons de la Nation, La Découverte, 2017 ↩︎
  21.  Alma et Lila Lévy, entretiens avec Yves Sintomer et Véroniques Giraud, Des filles comme les autres, au-delà du foulard, La Découverte, 2004 ↩︎
  22.  Louisa Yousfi, Rester barbare, La Fabrique, 2022 ↩︎
  23.  Dont par l’auteur de ces lignes en compagnie notamment de Sidi Mohammed Barkat (philosophe), Said Bouamama (socio-économiste et chargé de recherche à l’IFAR), Monique Crinon (Cedetim), Christine Delphy (féministe), Laurent Lévy (père de famille), Pierre Tévanian (professeur de philosophie), Sylvie Tissot (sociologue), Nacira Guénif-Souilamas (sociologue), Salah Amokrane (conseiller municipal Motivé-e-s), Malika Zediri (militante associative contre le chômage, conseillère régionale Ile-de-France), Éric Hazan (La Fabrique), Francis Silande (responsable associatif), François Burgat (islamologue), Thomas Coutrot (économiste), Michael Löwy (directeur de recherches émérite, CNRS), François Gèze (éditeur), Tarek Ben Hiba (conseiller régional), Patrice Leclerc (conseiller général Hauts-de-Seine), Pierre Zarka (animateur de l’observatoire des mouvements de la société OMOS), Philippe Marlière (politologue, université de Londres), Vincent Geisser (chercheur, CNRS), Yann Moulier Boutang (directeur de la revue Multitudes), Roger Martelli (directeur de la revue Regards), Gustave Massiah (cedetim/IPAM)…. ↩︎
  24.  On retrouve parmi les signataires des militant.es de Caravane des Quartiers (Montpellier), des Motivé-e-s (Toulouse), du Mouvement des Travailleurs Arabes, du Collectif des parents du Petit Bard-Pergola(Montpellier), des fondateur du MIB et de la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, du MIR (Vaulx-en-Velin), d l’association Sperenza (Blanc-Mesnil), du collectif lyonnais contre l’islamophobie (Vénissieux), de  Nous Femmes d’Ici et d’Ailleurs (Blanc- Mesnil),  de Mémoire des quartiers populaires (Gennevilliers le Luth) ↩︎

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