Il importe de parler de BB en entier, pas à moitié

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La newsletter du 29 décembre 📨

par Catherine Tricot

En laissant Brigitte Bardot à l’extrême droite, la gauche renonce à raconter une histoire plus complexe que l’hommage ou l’effacement. Or son parcours dit quelque chose de la liberté, mais aussi des naufrages politiques de notre temps.

Tout a été dit ou presque sur Brigitte Bardot qui vient de mourir. Les éditorialistes du monde entier ont dit ce qu’il fallait en dire. Elle fut un visage rebelle de la France des années 60. On prête au général de Gaulle de considérer qu’ils étaient deux à incarner cette France : elle et lui. Elle fut une actrice et une chanteuse. Peut-être pas toujours inoubliable mais là n’est pas le sujet. A jamais, elle est celle qui n’a besoin de personne en Harley Davidson et qui danse le mambo comme aucune femme avant elle ne l’avait fait devant une caméra. Elle fut la liberté, la sexualité féminine affirmée, l’audace et une certaine provocation. C’était les années 60. #MeToo était encore loin. Qu’a-t-elle vu et vécu ? Elle disait sa proximité avec Marilyn Monroe qu’elle avait connue… En tout cas, il est certain qu’elle a subi le mépris qui accompagne les femmes, mépris redoublé quand elles sont belles.

Au sommet de sa gloire, elle quitte le cinéma et la chanson pour ne jamais y revenir. Elle ne voulait pas en vieillissant ne plus être une actrice désirée mais, à la différence de Greta Garbo, elle ne renonça pas à laisser voir le temps qui passe sur son visage et sur son corps. Pas de chirurgie esthétique, pas de coloration des cheveux. Rien d’autre qu’une vie qu’elle voulait nature, sobre et en défense des animaux. Sa vie, son temps, son argent, sa notoriété… tout sera au service de cette cause.

C’est dans ce moment qu’elle commence à vriller politiquement. Elle affirme, concomitamment, qu’elle est favorable à la légalisation de l’IVG et elle se réfère à un éternel féminin, fait de beauté et de douceur. Elle en appelle à notre humanité pour arrêter la maltraitance animale et elle s’abandonne au racisme le plus crasse au nom d’une nature éternelle. Elle fut une femme effrontément libre et une combattante de la cause animale – parmi les toutes premières – mais elle le fut dans un salmigondis d’idées qui vont finir par se structurer et devenir purement et simplement d’extrême droite. 

Ce parcours est tristement banal, et pour cela aussi il fait sens. Parmi les électrices et les électeurs du RN, combien ont, ou ont eu, un engagement humaniste ? Parler de BB, c’est aussi parler de tous ces gens qui perdent pied. A de très rares exceptions, ce sont les hommes et les femmes de droite et d’extrême droite qui lui ont rendu hommage. Éric Ciotti pousse l’avantage et demande un hommage national. A gauche, rares sont ceux qui l’ont saluée au jour de sa mort. Il y a comme un risque que la gauche n’a pas voulu prendre. Aucun message balancé, pour dire à la fois ce qui restera pour l’histoire et ce qui sombrera dans le marécage islamophobe, raciste et homophobe. Quel dommage de laisser BB à l’extrême droite. Elle n’est pas devenue célèbre, chère à beaucoup d’entre nous, pour ses âneries racistes qui lui valurent cinq condamnations. Non, elle l’est devenue pour son courage, son intelligence, sa détermination, son avant-garde aussi. 

Peut-on séparer l’artiste de l’œuvre ? Non. Mais l’artiste ici n’était pas une théoricienne du féminisme, ni de la cause animale. L’artiste, c’était celle, butée, qui osa. On ne peut pas oublier ses errements. On peut même les trouver pitoyables… et se souvenir de l’essentiel : Brigitte Bardot a ouvert des portes.

Catherine Tricot

La proposition raciste de Charlie Hebdo

Notre collaboratrice et amie, Rokhaya Diallo, s’est vue caricaturée par Charlie Hebdo, dansant avec une ceinture de bananes face à des hommes blancs hilares. L’hebdo réactive une imagerie coloniale raciste et révèle ce que la laïcité est devenue pour une partie de ses défenseurs : un instrument de stigmatisation.

Charlie Hebdo pensait sans doute faire de l’esprit en caricaturant Rokhaya Diallo affublée d’une jupe de bananes, à la manière de Joséphine Baker. Sur ce dessin publié fin décembre, la journaliste et militante antiraciste est représentée en danseuse de cabaret exotique, avec pour légende : « The Rokhaya Diallo Show ridiculise la laïcité à travers le monde ». Aux yeux de l’hebdo satirique, l’essayiste antiraciste du Washington Post, du Guardian et de Regards ridiculiserait la laïcité républicaine. Ce qui est choquant ne tient pas tant à ce qui est dit qu’à la généalogie mobilisée par cette image : une généalogie profondément raciste.

En réutilisant la célèbre jupe de bananes de Joséphine Baker, Charlie Hebdo ressuscite une imagerie colonialiste nauséabonde. La danse de Baker en 1925 était une exhibition exotique pour un public blanc avide de stéréotypes. Ce fantasme réduisait les femmes noires à des corps dansants sexualisés : c’est cette mémoire empoisonnée que ravive aujourd’hui la caricature de Riss. Au lieu de débattre du fond des idées défendues par Rokhaya Diallo, le journal la rabaisse et la renvoie à un stéréotype de « femme noire sauvage » venu du passé colonial.

Charlie objecte que la référence à Baker n’a rien de raciste, sous prétexte que Joséphine moquait elle-même les préjugés de son époque. Cet argument ne tient pas face à l’Histoire. Rokhaya Diallo rappelle que « la Revue nègre était le prolongement de la propagande coloniale » et que Baker fut « outrée lorsqu’il lui a été proposé de danser nue ». En clair, cette ceinture de bananes était dès l’origine un attribut de l’oppression raciale. La ressortir en 2025 contre une femme noire qui dérange, ce n’est pas de la satire innocente : c’est du racisme.

Plus largement, on observe qu’une frange des prétendus défenseurs de la laïcité en France promeut aujourd’hui un racisme systémique. Détournée de son sens originel d’émancipation universelle, la laïcité a été progressivement « falsifiée » à partir des années 2000 pour reprendre le mot de l’historien Jean Baubérot et, de principe juridique garantissant la liberté de conscience pour tous, elle est remodelée en marqueur identitaire national… Toute manifestation jugée « déviante » face à cette nouvelle doxa est perçue comme une menace pour la République. Cette « nouvelle laïcité » construit l’altérité de populations minoritaires (musulmans au premier chef, mais aussi Noirs, Roms, etc.), présentées comme des « ennemis de l’intérieur » incompatibles avec les valeurs françaises.

« Charlie » est devenu un mot d’ordre identitaire bien plus qu’un principe universaliste ou un héraut de la liberté d’expression. Le principe de liberté individuelle garantit s’est mué en outil de tri et de suspicion. Non plus garantir l’égalité, mais désigner ceux qui n’y auront jamais vraiment droit. Ce qui est visé, désormais, ce sont des croyances, des pratiques mais aussi des corps, des origines, des identités racialisées : femmes noires, personnes issues de l’immigration postcoloniale, figures publiques assignées à leur couleur. En ce sens, Charlie Hebdo, jadis symbole de la libre pensée, est devenu le symptôme d’une République qui renonce à son idéal universaliste pour flatter une crispation raciale de plus en plus décomplexée. Triste époque.

Pablo Pillaud-Vivien

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