La pente raide du fascisme

image_nl

Ce n’est pas demain que tout se jouera. C’est aujourd’hui : quand l’ICE tue, quand Capgemini collabore, quand le Parlement débat de museler la parole et de protéger la violence policière, c’est la démocratie qui vacille.

par Pablo Pillaud-Vivien

Aux États-Unis, ce n’est plus une métaphore, ni un avertissement lointain : c’est une réalité qui s’impose dans le fracas des rues et le sang versé. Les agents de Immigration and Customs Enforcement (ICE) déployés sous l’autorité de Donald Trump ne sont pas des fonctionnaires quelconques. Ils forment une milice d’État qui, dans une logique d’ordre brutal, tue des civils et jette l’effroi dans tout le pays.

Cette violence n’est pas seulement tolérée mais organisée. Et elle ne s’arrête pas aux frontières américaines. Car derrière la traque des migrants, il y a aussi des complicités européennes. Ainsi, le groupe français Capgemini fournit à l’ICE des outils informatiques permettant de croiser des bases de données, de localiser, d’identifier et de cibler des personnes sans papiers. L’argent a une odeur et il pue.

Ce glissement rapide hors des clous de l’État de droit s’exprime aussi dans les textes législatifs. En première lecture en ce moment à l’Assemblée nationale, la proposition de loi portée par la députée du groupe macroniste Caroline Yadan en est une illustration particulièrement inquiétante. Présentée comme une réponse à la montée de l’antisémitisme, elle opère en réalité un élargissement considérable de l’arsenal pénal existant, en modifiant les délits d' »apologie » et de « provocation » pour y inclure des expressions politiques jusqu’ici protégées par la liberté d’opinion. Le texte permettrait ainsi de poursuivre pénalement des prises de position publiques, des slogans, des appels à boycott ou des mobilisations de solidarité internationale, dès lors qu’ils seraient interprétés comme visant indirectement un groupe de personnes. Pis, la critique de la politique de l’État d’Israël, de son gouvernement, de son armée ou de ses choix diplomatiques, est traitée comme intrinsèquement suspecte d’antisémitisme : l’expression d’un désaccord, la dénonciation d’une politique coloniale ou l’affirmation d’une solidarité avec le peuple palestinien pourraient être qualifiées d' »incitation » ou d' »apologie », avec à la clé des sanctions. Dans une démocratie digne de ce nom, combattre le racisme et l’antisémitisme exige fermeté et vigilance ; mais ce combat doit s’appuyer sur les libertés fondamentales, dont la liberté d’expression est un pilier.

Dans un autre registre, jeudi dernier, au parlement, la droite LR avec le soutien du gouvernement a tenté d’instaurer une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre. Cette reformulation juridique, si elle avait été adoptée, aurait placé les policiers au-dessus du droit commun et limité drastiquement le contrôle judiciaire des usages de la force. Cette logique, assimilant toute critique ou contestation à un péril sécuritaire, est un pas vers une justice à deux vitesses, là encore, au détriment de l’État de droit. Heureusement, grâce à la surmobilisation des députés de gauche, l’Assemblée nationale a rejeté la proposition, mais sa seule existence portée par LR et le gouvernement témoigne d’une pente dangereuse. 

La présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, Magali Lafourcade, alerte : « En France, nous sommes déjà dans une situation de transition, on n’est plus tout à fait dans l’État de droit ». Elle rappelle qu’en 2023, à propos de l’expulsion d’un ressortissant ouzbek, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin s’était publiquement félicité de ne pas respecter des décisions de justice, qu’elles émanent de la Cour européenne des droits de l’homme ou du Conseil d’État. Elle souligne aussi la responsabilité de l’exécutif et du Parlement dans l’adoption de la loi Immigration, alors même que nombre de ses dispositions étaient manifestement inconstitutionnelles, suivie d’attaques contre le Conseil constitutionnel après sa censure partielle. Depuis, note-t-elle, les remises en cause répétées de l’État de droit, les attaques contre la justice et la multiplication des menaces visant des magistrats dessinent une séquence inquiétante. Sans assimiler mécaniquement la situation française à celle des États-Unis, elle appelle à regarder lucidement ce qui s’y joue : sous Donald Trump, les attaques contre la justice ne sont que le symptôme d’une entreprise plus large de capture du pouvoir et de destruction des contre-pouvoirs… une dynamique autoritaire dont la France n’est plus à l’abri.

Ainsi, si le RN l’emporte en 2027, il ne faut pas croire que ce ne sera qu’un mauvais moment à passer. Cette vision est déjà obsolète. La lutte entre démocratie et fascisme ne se joue pas dans un futur hypothétique : elle se joue aujourd’hui. Lorsque des forces de l’État deviennent elles-mêmes des milices armées, lorsque le droit à la critique est trahi au nom de la sécurité ou de la lutte contre le racisme, lorsque la légitimité du juge et des procédures est sapée pour protéger ceux qui font usage de la violence, alors nous n’évoluons plus dans une démocratie, mais vers un régime où l’arbitraire prime.

Ne soyons pas nostalgiques d’un ordre ancien qui n’était pas exempt de souffrances et de violences. Mais rappelons nous que les dynamiques de progrès, d’égalité et de liberté ne sont pas des acquis éternels. Elles peuvent disparaître pour de bon, ici, maintenant, si elles ne sont pas défendues avec conviction.

Pablo Pillaud-Vivien

🔴 HÉSITATION DU JOUR

Les écologistes tiraillés

À un peu plus d’un an de la présidentielle et à quelques semaines des municipales, Les Écologistes donnent le sentiment d’avancer sur une ligne de crête de plus en plus inconfortable : d’un côté, le choix assumé de s’allier avec le PS dès le premier tour dans de nombreuses villes – un choix inédit, puisque lors des municipales de 2020, seule Clermont-Ferrand, parmi les villes de plus de 100 000 habitants, avait fait ce pari – ainsi que la participation à une primaire commune pour 2027 ; de l’autre, une pratique parlementaire qui les distingue nettement des socialistes, notamment lors des votes de censure contre le gouvernement. Cette ambivalence nourrit un débat interne désormais ouvertement conflictuel, comme en témoigne la démission de Julia Mignacca, présidente du conseil fédéral, qui dénonce une trajectoire alignant le parti « dans le sens de la Macronie », ou encore le ralliement à Avignon de la cheffe de file écologiste Sabah Badji à LFI. Entre social-écologie d’alliance et écologie de rupture, défendue par une partie des militants dans une tribune publiée sur Mediapart, la question stratégique est posée… Aujourd’hui, les écologistes semblent coincés dans des choix stratégiques divergents, entre LFI et le PS, à défaut d’avoir pu incarner quelque chose, par exemple l’écologie populaire comme le proposait Marine Tondelier. Être le « trait d’union de la gauche » ne suffit pas, surtout en période de désunion.

P.P.-V.

ON VOUS RECOMMANDE…

« Kobané, la communauté internationale a-t-elle abandonné les Kurdes en Syrie ? », une discussion dans l’émission Questions du soir sur France Culture. Dans le fracas actuel du monde, on n’en parle hélas assez peu : pourtant, alors que les Kurdes avaient signé en mars 2025 un accord avec le nouveau pouvoir syrien, l’armée syrienne mène actuellement une offensive dans tout le nord-est pour reprendre le contrôle du territoire. Pour tout comprendre des enjeux, des revirements d’alliances et surtout de la Syrie du nouveau président Ahmed al-Charaa et de son projet de république islamiste.

C’EST CADEAU 🎁🎁🎁

L’animateur de télé Jean-Marc Morandini vient d’être définitivement condamné pour harcèlement sexuel et corruption de mineurs. Il est toujours à l’antenne de Cnews.

Pour recevoir cette newsletter quotidiennement (et gratuitement) dans votre boîte mail, suivez le lien : regards.fr/newsletter !

Partager cet article

Actus récentes

Abonnez-vous
à notre NEWSLETTER
quotidienne et gratuite

2 commentaires

  1. Denis FRANCK le 28 janvier 2026 à 16:44

    A force de lire Regards, je vais finir par me flinguer ! Cher Pablo, tu regardes là les politiciens de droite, pas la France. De sondage en sondage, il est montré que les français ont pour préoccupations principales les préoccupations de la gauche, tant sur le plan social que des moeurs, de la démocratie, etc…
    De plus, la droite/centre néo-libérale est dans la confusion la plus totale au vu du changement de donne économique et du coup géopolitique impulsé par la Tech, Maga, Trump, …. (écouter à ce propos les interventions hésitantes d’O. Babeau à C ce soir du 27/1).
    C’est le moment pour la gauche de détacher le centre perdu des droites dures avec une volonté géopolitique à construire ensemble, basée sur une autonomisation vis à vis des USA, un remplacement du libre-échange par un juste-échange, une alliance d’une Europe démondialisée avec les non-alignés…
    Et pour que la France renoue fièrement avec son universalisme, seule réponse à l’illibéralisme fascisant.
    Certes, les scores du RN sont catastrophiques, mais nous à gauche nous y sommes pour quelque chose, n’ayant pas compris que les électeurs RN ne sont pas fachos, certes, mais pas non plus fachés. Ils sont déprimés et abandonniques, et je commence juste à lire ce qui devrait en être notre remède. Il faut développer ce que dit pour la première fois F. Ruffin :
    « Seul l’espoir vaincra le RN. Il s’agit de lever cette inquiétude, devenue une certitude : « Nous vivons moins bien que nos parents, et ce sera pire pour nos enfants ». Avec ce verbe clé : protéger. Protéger le pays par son armée, oui, mais protéger le logement, protéger les emplois, protéger le climat. Protéger, c’est le rôle de dirigeants […] ».
    Nous devrions tous faire évoluer nos visions du monde vers la seule voie d’une gauche du 21ème siècle : Protéger et Réparer comme fondation essentielle.

  2. Rigolo le 29 janvier 2026 à 07:16

    Quel politicien professionnel (candidat ou élu) fait de la politique (gestion de la Cité) ? Ils font tous campagne pour la prochaine élection, qu’ils soient ou non en fonction ! Et pour être élu, il faut, après avoir lessivé le cerveau de l’électeur (l’ancien Président de TF1 n’avait-il pas avoué, louer du temps de cerveau aux publicitaires, et ajouterais-je, aux politiciens ?), le flatter (tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute, le contribuable en est un exemple frappant). Les puissances financières, complices de l’extrême gauche (Yalta en a été un épiphénomène), se sont emparées des moyens de communication par le vol (la Presse en France en 1944), les contraintes financières et les acquisitions plus ou moins forcées. Les vainqueurs de la dernière guerre mondiale communistes (staliniens ou maoïstes) et capitalistes mondialistes se sont entendus pour diaboliser leurs adversaires (qui ne sont évidemment pas « extrémistes »), en les taxant d’extrême droite, qu’ils viennent de la gauche (Laval, Mussolini, Hitler, pour ne citer qu’eux), ou de fâchistes (anathème lancé par le NKVD stalinien). La répression est telle que rares sont ceux qui sont prêts à affronter ces anathèmes et la population — du moins occidentale au sens large — est plus effrayée par ceux qui sont ainsi anathématisés que par leurs vainqueurs idéologiques qui sont pourtant titulaires de massacres considérables (les 100 millions de morts du communisme et les millions de morts des anglo-américains : Hiroshima, Dresde, Cologne, Irak, …). Donc, tout mais pas eux …! Ce sont des athées, souvent, mais ils croient au Diable, c’est l’extrême-droite (fourre-tout commode) !

Laissez un commentaire