Fièvres populaires en 2025 : entre Gen Z et violence identitaire
Le chaos climatique comme le chaos géopolitique généré par le « capitalisme de la finitude » travaillent les sociétés. Les peuples sont aujourd’hui écartelés entre deux passions antagoniques : celle de la violence identitaire et celle de l’intérêt commun. L’évolution de la fièvre émeutière en est un bon thermomètre. Le bilan 2025 confirme et aggrave le diagnostic de 2024.
Aux rétrospectives traditionnelles qui ouvrent en général l’année nouvelle, l’analyse des fièvres populaires donne une épaisseur subjective singulière. Le travail de documentation quotidienne et les bilans statistiques opérés maintenant depuis près de 20 ans permettent de dresser la courbe bi décennale de cette température depuis que « l’autre monde possible » qui avait ouvert le siècle à Porto Alegre a été entraîné dans la brutalisation des confrontations avec les formes diverses du néolibéralisme autoritaire1.
Certaines années sont mémorables. Avant le bilan pessimiste de l’année 2024, le bilan émeutier de l’année covid avait éclairé la crise de légitimité des gouvernements face à la pandémie dans le prolongement de l’année de soulèvements dans le monde que fut 20192.

Vivons-nous un tournant historique. Le long cycle d’émeutes et de soulèvements3 face aux néolibéralisme autoritaire est-il clos ? Depuis deux ans, le nombre d’événements documentés est en recul. Mais surtout le paysage général se modifie, se polarise. D’un côté, la révolte contre les pouvoirs est maintenant concurrencée par une violence identitaire contre l’autre. D’un autre côté les soulèvements se politisent et remettent en cause la légitimité des gouvernements, leur corruption, leur gestion du commun.
La « finitude » du monde travaille les peuples en profondeur comme elle réoriente les stratégies politiques et géopolitiques du capitalisme4. Les passions antagoniques qui les écartèlent nous donnent à voir l’ancrage de la dynamique des extrêmes droites comme les points d’appui d’une nécessaire mais difficile résistance.
De la logique de guerre à la violence identitaire
Le mouvement amorcé en 2024 se confirme. Pour la seconde année consécutive, la courbe met en évidence une baisse du nombre d’affrontements civils dans le monde. Ce monde serait-il plus calme ? Rien n’est moins certain. Le recul de la violence civile est compensé par la montée de la violence militaire.
Déjà, en 2024, La violence politique armée avait augmenté de 25% selon l’ONG Armed Conflict Location and Event Data (ACLED). Pour l’ACLED en 2026, « une nouvelle normalité émerge alors que les conflits et les violences politiques dans le monde dépassent les 550 incidents quotidiens ». Cette terrible normalité se caractérise notamment par « une violence croissante visant les civils ». Avec plus de 56 000 incidents de violence visant des civils ont atteindrait ainsi niveau le plus élevé enregistré pour ce type de violence depuis 2020. Enfin, 831 millions de personnes, soit 16% de la population mondiale, ont été exposées à des conflits. L’ACLED précise enfin que les violences d’État contre les civils ont triplé depuis 2020 : elles représenteraient aujourd’hui 35% des violences mondiales dirigées contre les civils.
Les analyse de l’ouvrage collectif Le choix de la guerre civile en 2021 sont largement validées. Dans un article dans Terrestres , j’écrivais en 2019 : « Gouverner aujourd’hui s’apparente de plus en plus à mener une guerre ouverte ou larvée contre les soulèvements des peuples et des êtres vivants, pour maintenir coûte que coûte un ordre de plus en plus discrédité ». De fait, du Soudan à Gaza en passant par l’Ukraine, la guerre aux peuples ou la guerre civile sur le dos des peuples n’a fait que prospérer. Les acteurs non étatiques de la violence armée sont même de mieux en mieux équipés. Ainsi, toujours selon ACLED, 469 groupes armés non étatiques, (insurgés, milices, gangs ou cartels transnationaux) ont utilisé des drones en 2025 contre 272 en 2023 et 17 en 2021. L’installation de la guerre au cœur de sociétés, comme dans « l’ethnoscape »5 des sociétés qui ne la subissent pas, a des effets politiques et culturels de masse que nous n’avons pas toujours anticipés.
Certes, nous savons depuis au moins le 11 septembre 2001, que l’assimilation du terrorisme à la guerre avait des effets sur l’État de droit. Outre la mise en place d’une législation anti-terroriste de moins en moins respectueuse des libertés, la conception guerrière de la sécurité intérieure ouvre la porte à l’idée de la « cinquième colonne » : l’islamisme puis l’islam, puis les musulmans deviennent des dangers potentiels, une menace pour l’intégrité du pays.
La guerre réelle et notamment la guerre faite aux civil.es, comme celle menée à Gaza, a une autre conséquence de masse : elle nourrit une déshumanisation de l’ennemi et, en l’occurrence, des victimes. Cette déshumanisation est tout aussi présente dans la gestion des frontières face à l’immigration aux États-Unis comme en Europe.
| Décès sur les routes migratoires 2014-2025 | |
| Méditerranée | 33 237 |
| Afrique | 17 787 |
| Asie | 11 461 |
| Amérique | 11 415 |
| Asie occidentale | 3 791 |
| Europe continentale | 1 449 |
Ces deux effets de la logique de guerre ouvrent à des formes de violence de masse qui sont l’une des marques de l’année 2025. La logique de guerre peut devenir populaire…
Visages de la haine collective
La Cisjordanie en est un cas d’école sinistre. On y observe dès 2024 un déploiement sans précédent de la guerre faite aux civil.es par Tsahal. Mais en 2025, on voit comment cette violence d’État, ouvre la porte à une nouvelle violence civile décomplexée : la violence identitaire de l’épuration ethnique. On passe ainsi de l’attaque des villages palestiniens par l’armée, à l’attaque par des colons protégés par l’armée :
| CISJORDANIE | 2024 | 2025 |
| Guerre faite aux civil.es | 148 | 45 |
| Attaque des colons | 19 | 192 |
| 167 | 237 |
Sur plusieurs continents, la montée sans précédent de la violence identitaire observée en 2024 est largement confirmée en 2025. Elle est accompagnée d’une montée de la violence autour des stades qui, pour être d’une intensité bien moindre, n’en ressort pas moins de la même volonté d’en découdre avec un « autre » que la situation peut constituer en ennemi.

Cette constitution de l’autre en ennemi est bien le seul fil rouge qui traverse des violences très hétérogènes. Les violences identitaires sont profondément ancrées dans des situations nationales singulières. Dans ses mécanismes de mobilisation comme dans sa structure argumentaire, il n’y a jamais de racisme ou de xénophobie en général, comme il n’y a pas d’islamophobie en général ni d’antisémitisme en général. La mobilisation islamophobe européenne n’est pas structurée idéologiquement de la même façon que l’islamophobie indienne ou chinoise. La xénophobie en Afrique du sud n’est pas la xénophobie post coloniale européenne. C’est pourquoi l’antiracisme moral n’a aucune prise réelle sur ces haines multi-situées. Comme ce n’est pas la victime qui génère la violence intuitu personae, cette violence identitaire est toujours incarnée politiquement par ses acteurs, favorisée par la violence d’État et la domination ou au contraire par sa déficience notoire de cet État face à la survie des populations.

Cette défaillance est désastreuse dans la région du Sahel confrontée à l’avancée du désert en raison du changement climatique. A la progression de la sécheresse génératrice de conflits fonciers divers s’ajoute le reflux vers le sud des bergers nomades, notamment les Fulani au Nigéria. Or au sud, vivent des populations sédentaires de cultivateurs Cette situation est documentée depuis plusieurs années par des rapports de l’ONU. Elle touche tous les pays du Sahel, du Sénégal au Tchad en passant par le Nigeria. Les conflits sont nombreux, en hausse et le plus souvent sanglants.

Les affrontements communautaires et religieux sont structurels dans la société indienne et particulièrement dirigés contre les musulmans depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014. L’affirmation d’une identité indienne hindou et islamophobe a culminé en 2019-2020 avec le Citizenship Amendement Act6 qui a généré une mobilisation massive et violente notamment en Assam et dans les États du Nord. À cette islamophobie d’État s’ajoute depuis le printemps 2023, un conflit communautaire singulier dans l’État du Manipur entre les Meilei hindous, majoritaires et dominants, et les Kuki Zo chrétiens. Enfin, les « communal riots » peuvent être tout simplement sociales dans un pays de castes où les Dalits sont l’objet d’une domination discriminatoire. Les affrontements communautaires ont chuté provisoirement en 2021, année des grandes mobilisations contre le dérégulation des marchés agricoles.

Pourtant les grandes mobilisations collectives ne sont pas toujours exemptes de dimensions xénophobes et racistes. On le sait, la xénophobie est une dimension fréquente des mobilisations sociales en Afrique du Sud. La « Gen Z » en révolte n’est pas à l’abri. Le Bangladesh en a été le théâtre dans les jours qui ont suivi la chute de la première ministre Sheikh Hasina en août 2024. Du 8 au 13 août, dans 53 districts du pays, les Hindous, stigmatisés comme partisans de l’ancien gouvernement, sont victimes de violences de masse.
Il nous reste l’Europe où les violences xénophobes et islamophobes ont pris ces deux dernières années une dimension inédite. Nous en avons vu une manifestation terrifiante en Angleterre durant l’été 2024 quand dans 26 villes, des foules populaires s’en sont pris physiquement aux mosquées et aux hôtels de demandeurs d’asile. L’été 2025 a vu la peste s’étendre en Irlande du Nord contre les Rroms, en Espagne contre les Marocains, en Angleterre enfin où les manifestations anti-migrants se sont multipliées, souvent violentes.
| Violence de masse xénophobe et/ou islamophobe | 2024 | 2025 |
| Irlande | 3 | 5 |
| Royaume Uni | 33 | 16 |
| Espagne | 7 | |
| Pays Bas | 4 |
En 2009, l’anthropologue Arjun Appadurai7 voyait dans la violence collective identitaire un produit d’une globalisation brouilleuse d’identité chez les dominés. La violence de persécution dont nous constatons ici l’extension dans des situations très diverses ressort surtout de l’affirmation identitaire des dominants contre des dominés : les colons israéliens en Cisjordanie, les Hindous en Inde, les musulmans au Bangladesh, les blancs en Europe. L’ethnicisation à l’œuvre est ici plus clairement du côté de la domination que du côté de la révolte. Elle est favorisée par les choix et les actes d’États qui penchent ouvertement (non sans succès) vers la recherche d’une légitimité de l’Ethnos au détriment de la souveraineté d’un Démos dont la mobilisation, quand elle se produit, s’avère politiquement dangereuse… pour les pouvoirs.
La Gen Z : le bien commun contre la corruption
C’est dans ce contexte que surgissent les soulèvements de la Génération Z. À rebours des effets dévastateurs de la violence identitaire, ces soulèvements parfois victorieux se font au nom de l’intérêt commun des peuples contre la corruption des gouvernements. J’ai présenté dans Terrestres une analyse assez précise des soulèvements de ces dernières années que ne vais pas reprendre en détail. Le tableau en montre l’ampleur et la montée en puissance depuis 2019, année de soulèvements massifs dans le monde, notamment en France avec les gilets jaunes.
Cette salve de soulèvement en 2025 est assez paradoxale au regard de l’évolution générale marquée par la baisse globale des émeutes et affrontements civils, particulièrement visible sur le terrain des mobilisations les plus politiques après le pic de 2019, dans un contexte de répression de plus en plus brutale.

Dans la brutalisation toujours croissante des rapports avec les États, l’engagement du corps dans la mobilisation et la révolte semble nécessiter une plus grande globalité des enjeux et une plus grande légitimité du nombre. Bref, il faut que « le jeu en vaille la chandelle ». Il faut que le corps commun populaire ait de l’épaisseur et du sens.
Telle est bien la caractéristique des soulèvements animés par la génération montante, autoproclamée « Génération Z ». En 2025, une tête de mort coiffée d’un chapeau de paille : ce curieux drapeau « Jolly Roger », emprunté au manga One Piece8, flotte désormais sur des foules en colère dans les rues de Lima, Antanarivo, Jakarta, Mexico, Manille, Katmandou, Marrakech et… Paris le 18 octobre.
Symbole générationnel, il est le premier drapeau international à être brandi depuis 20 ans, depuis l’arc en ciel, symbole de paix apparu au début du siècle au sein du mouvement altermondialiste.
Ces soulèvements marquent une étape singulière dans le message que portent les révoltes des peuples depuis 25 ans9. La Gen Z s’affirme comme un acteur politique apartisan et exigeant, porteur de principes de vie commune. L’adoption du nom et de la bannière affirme une culture et une subjectivité commune de révolte. La circulation des informations, des images et des symboles construit une dynamique de propagation. Les jeunes marocains de 2025 ont l’exemple du Népal en tête comme Aminatou, Bewdo et Khouma me faisaient part à Dakar en 2011 de leur souhait de faire aussi bien que les jeunes Tunisiens.
Caractérisée par ses modes d’organisation numériques et horizontaux, la Gen Z ne se mobilise pas prioritairement en réaction à des événements tels que ceux qui ont déclenché émeutes et soulèvement depuis 20 ans comme la hausse des prix des transports ou du carburant ou la mort d’un jeune. Ses mobilisations portent sur des principes de gouvernement et ce qu’elle perçoit comme des entorses fondamentales au bien commun : la corruption, l’austérité budgétaire qui ravage les services publics, la désinvolture démocratique, l’effondrement des États face aux mafias et à la corruption généralisée du Capital. Peu porteuse, dans l’état actuel des choses, d’une alternative constituante, elle se manifeste d’abord par la soudaineté des soulèvements et par son efficacité dégagiste.
| Pays | Origine | Date | Affrontements ou émeutes | Chute du gouvernement | |
| 2020 | GUINÉE | Élections | septembre-octobre | 79 | |
| COTE D’IVOIRE | Élections | août-novembre | 61 | ||
| COLOMBIE | Mort de Javier Ordonez, | septembre | 33 | ||
| USA | Mort de George Floyd | mai/octobre | 221 | ||
| 2021 | COLOMBIE | Réforme fiscale | avril-juillet | 217 | |
| 2022 | SRI LANKA | Vie chère et pénurie | mars juillet | 63 | OUI |
| IRAN | Mort de Masha Amini | septembre décembre | 442 | ||
| 2023 | PËROU | Crise institutionnelle | janvier décembre | 143 | |
| KENYA | Loi de Finance | juillet | 13 | ||
| ARGENTINE | Vie chère | août | 9 | ||
| GRECE | Accident ferroviaire | mars | 6 | ||
| FRANCE | Mort de Nahel | juin-juillet | 666 | ||
| 2024 | KENYA | Hausse des impôts | juin-août | 8 | |
| NIGERIA | Vie chère | août | 9 | ||
| BANGLADESH | Quotas de recrutement des fonctionnaires | juillet novembre | >130 dont 54 contre les hindous | OUI | |
| ANTILLES FRANCAISES | Vie chère | mars octobre | >53 | ||
| NOUVELLE CALEDONIE | Réforme du corps électoral | mai septembre | >56 | ||
| 2025 | SERBIE | Effondrement d’une gare et corruption | Janvier-septembre | 28 | |
| INDONESIE | Salaire des parlementaires | août-septembre | 3 | ||
| NEPAL | Corruption | septembre | 3 | OUI | |
| MADAGASCAR | Pénuries | septembre-octobre | 18 | OUI | |
| MAROC | Choix budgétaires contre santé et l’éducation | septembre-octobre | 12 | ||
| PEROU | Réforme des retraites et corruption | septembre | 5 | ||
| TANZANIE | Élection | octobre | 7 (700 morts) | ||
| CAMEROUN | Élection | octobre | 13 | ||
| COTE d’IVOIRE | Élection | octobre-novembre | 8 | ||
| FRANCE | Budget | septembre | OUI | ||
| MEXIQUE | Corruption et violence des cartels | novembre | 2 | ||
| IRAN | Vie chère | décembre | 32 en 2025 |
Depuis 20 ans, combien de soulèvements ont mis à bas le pouvoir en place ?Trois en 2011 (Tunisie et Égypte), un en 2014 (Ukraine), deux en 2019 (Chili et Soudan). En trois ans, depuis 2022, quatre cheffes et chefs de gouvernement ont dû prendre la fuite en urgence face à la mobilisation de la rue : le président srilankais, la première ministre bengali, le premier ministre népalais et le président malgache. Dans les quatre cas, la corruption politique, l’accaparement de l’institution publique au profit de quelques un.es, famille, clan, parti ont été les moteurs de la révolte. A l’instar des mouvements tunisien et égyptien en 2011, les soulèvements qui ne portaient pas d’alternative laisse gérer sa victoire par d’autres : les militaires au Népal et à Madagascar, une figure symbolique au Bangladesh.
D’autres pays sont secoués par la Gen Z sans que la mobilisation ne provoque l’effondrement immédiat du pouvoir. La corruption et parfois l’insécurité mafieuse sont les moteurs d’une mobilisation contre l’effondrement de l’esprit public : en Indonésie, aux Philippines, au Pérou, au Mexique, en Serbie
Reste la démocratie. La politique au sens institutionnel du terme s’invite ici de deux façons : par la contestation brutale des dynasties électorales et des scores introuvables qui font des urnes une farce quasi officielle mais aussi par la volonté de peser directement sur les grands choix du pays, notamment budgétaires. Au Maroc, alors qu’on annonce depuis janvier un budget de 200 milliards d’euros pour financer la Coupe d’Afrique des Nations, mi-septembre, huit femmes enceintes meurent à l’hôpital d’Agadir lors de césariennes. Ce sacrifice meurtrier des budgets de la Santé et de tous les services publics notamment de l’éducation est au cœur de la mobilisation de la « Gen Z 212 » (212 est le code téléphonique du pays) en septembre octobre 2025.
Le commun contre l’identitaire : le Demos face à l’Ethnos
Dans un monde aux prises avec le néolibéralisme autoritaire et une financiarisation écocidaire, depuis le début du siècle, émeutes et soulèvements sont un signe incontestable de vie des peuples et de l’humanité tout entière. Ces mobilisations ont été les véritables pulsations du siècle, portant lumière et exigences sur tous les fronts de souffrance et de résistance collective.
La Génération Z conteste aujourd’hui aux États le monopole de la compétence publique et celui de la légitimité démocratique, en portant le fer sur le cœur de l’époque : le sacrifice de tout intérêt public ou collectif au profit de quelques puissants. La corruption comme les budgets austéritaires sont le nom de cette mainmise universelle des logiques de profit financier sur les décisions collectives. Cette exigence impatiente d’un État soucieux du commun, de solidarité institutionnalisée, d’honnêteté publique est expéditive là où les pouvoirs sont faibles. Mais faute d’incarner une alternative, elle se fait voler sa victoire quand elle n’est pas écrasée par une répression féroce.
La révolte contre les manipulations électorales, la corruption, l’austérité et la vie chère ne sont pas des monopoles de la Gen Z. Elle est à la racine des émeutes colombiennes en 2021, péruviennes, argentines et grecques en 2023, nigériennes, martiniquaises et calédoniennes en 2024, camerounaises, ivoiriennes et iraniennes en 2025. Partout donc, la corruption, le déni de démocratie et la prévarication symbolisent l’effondrement de l’esprit public, de l’État comme garant de l’avenir commun au profit d’intérêt de clans à l’heure où l’avenir même de l’humanité semble compromis.
Ce tournant s’enracine dans l’expérience de la pandémie et la multiplication des catastrophes climatiques et écologiques vécues auxquelles les pouvoirs ne font pas face. C’est un élément nouveau dans les 25 années de mobilisations et de répression violente qui ont ouvert le 21ème siècle.
Mais, les années 2024-2025 nous le montrent, en réponse à ce constat de défaillance s’enracinent deux récits politiques absolument antagoniques : celui de l’identité ou celui du bien commun, celui de l’Ethnos ou du Démos, celui de la guerre ou celui de la paix. Le choix du chacun pour soi est celui de la guerre, de la guerre civile, de la haine et de la déshumanisation. Le choix du bien commun est celui du droit, de la paix et de la démocratie.
Autant dire que la géopolitique des puissances et son bouleversement actuel ont une réalité politique et culturelle de masse. Cet enracinement montre l’ancrage des dynamiques d’extrême droite. Il montre aussi les ressorts puissants d’une possible résistance.
L’avance prise par le camp de la guerre (sociale, civile, extérieure) sur le plan géopolitique trouve son écho populaire dans la montée de la violence identitaire. Qu’en est-il du camp du commun et du Demos ? Il reste incontestablement sur ces derniers mois un sentiment d’inachèvement politique. Car si ses mobilisations peuvent être impressionnantes, leur récit politique face au « capitalisme de la finitude » est encore balbutiant.
- Ce travail de documentation est public et consultable en ligne sur berthoalain.com/documents/. Il a alimenté de nombreuses publications, articles ou livres dont le dernier De l’émeute à la démocratie, paru en 2024 à La Dispute propose un synthèse. ↩︎
- Alain Bertho, Time over, le temps des soulèvements, Le Croquant, 2020 ↩︎
- J’en ai fait la synthèse dans mon livre De l’émeute à la démocratie, La Dispute, 2024 ↩︎
- Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVI°-XXI° siècle), Flammarion, 2025 ↩︎
- Arjun Appadurai, Après le colonialisme Les conséquences culturelles de la globalisation, Payot, 2015 ↩︎
- Cette loi prévoyait une procédure accélérée d’accès à la citoyenneté pour les réfugiés étrangers de toutes les religions sauf… les musulmans. ↩︎
- Arjun Appadurai, Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation, Payot, 2009 ↩︎
- One Piece de Eiichiro Oda est sorti pour la première fois en 1997. En 2025, 113 tomes sont publiés au Japon. Avec plus de 530 millions d’exemplaires, c’est la série la plus vendue au monde dessinée par un seul auteur. Son jeune héros, Luffy, cherche à devenir le roi des pirates. ↩︎
- Alain Bertho, De l’émeute à la démocratie, La dispute, 2024 ↩︎