Europe : se rassembler pour quoi faire ?
La fragilité de l’Europe est devenue une évidence… qui ouvre un débat sur son avenir, son projet, sa construction. Thomas Piketty, Étienne Balibar et Dominique Meda viennent de prendre position en faveur d’un social-fédéralisme. Bonne idée ou nouveau leurre qui contourne la politique ?
Une tribune récente du Monde appelle à inventer « un nouveau social-fédéralisme » face au « défi des empires ». Elle est signée par des auteurs que Regards publie et interroge régulièrement : Étienne Balibar, Thomas Piketty ou encore Dominique Meda.
Cette tribune s’inscrit explicitement dans la foulée d’un autre appel, lui aussi publié dans Le Monde et qui, de son côté, proposait de mettre fin à la « vetocratie » (le pouvoir de veto des États) pour aller vers une intégration européenne renforcée. Il énonçait une méthode : constituer une « coalition pro-européenne renouvelée, transpartisane et interinstitutionnelle ».
Pour ces auteurs, face à la morgue impériale et la logique de puissance, mais aussi face au repli sur soi, la solution serait donc dans une accentuation de la pente fédéraliste. Les deux textes ne font nullement état des responsabilités des institutions européennes, Conseil, Commission ou Parlement. Leurs choix économiques, sociaux ou diplomatiques ne sont ni mentionnés ni questionnés. Qu’ils relèvent d’une logique fédérale ou confédérale, ils ont pourtant attisé le ressentiment et, in fine, la perte de confiance dans les valeurs de partage et de solidarité.
Une fois de plus, le débat se réduira-t-il entre partisans et adversaires de l’Union européenne ? Va-t-on continuer à classer, parmi les anti-européens, quiconque critique l’état existant sans contester pour autant l’Union ? Être alter-européen, est-ce être anti-européen ? Tout se passe comme si les contenus que l’on propose pour l’Europe ne comptaient pas. Peu importerait que l’on soit de droite ou de gauche : l’essentiel serait donc d’être estampillé « pro-européen ».
Or, c’est bien ce melting-pot de la gauche et de la droite qui prévaut au Parlement européen. C’est lui qui, depuis des décennies, produit le désarroi et finit par nourrir les extrêmes-droites. A Strasbourg on a voulu produire du social, mais pas trop ; du libéral, mais sans excès. À l’arrivée, on a eu au mieux du social-libéralisme. Dans la réalité politique, le « social-fédéralisme » appelé par nos auteurs pourrait bien n’être qu’un leurre.
L’idée fédéraliste n’a en elle-même rien de tabou. Mais elle manque de consistance, dans un moment où l’Europe peut, à son tour, être emportée dans le tourbillon universel de la radicalisation des droites. Les institutions européennes doivent certes être reconsidérées, les traités européens doivent être rediscutés, renégociés et démocratiquement validés. Ce qui est en jeu n’est pas d’abord la forme institutionnelle elle-même, mais ce qui fonde le fonctionnement des institutions : les valeurs, les critères des choix, les modèles de démocratie que l’on veut construire.
Il faut faire le choix de l’Europe, parce que celui des nations ne suffit pas ; mais l’Europe elle-même doit faire des choix… et d’abord celui de tourner le dos aux logiques qui ont trop longtemps dominé notre continent. La concurrence généralisée, la dérégulation, le gaspillage des ressources, la baisse des coûts humains et la dynamique inégalitaire ne peuvent ni réussir ni rassembler les Européens. Quant à la perte d’espérance, elle a fait le lit de l’extrême-droite. Il est irréaliste de penser qu’on reconstruira un projet européen partagé en passant par-dessus la politique et ses débats, à commencer par le conflit de la gauche et de la droite, moteur de la dynamique démocratique.