En Espagne, avant de faire un Front populaire, les gauches débattent

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Faut-il une « coalition des gauches » pour empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir ? Et si oui, dans quelles conditions, avec quelles concessions ? Voilà les questions qui travaillent la gauche espagnole.

En France, alors que la gauche est faible comme jamais dans l’histoire de la Cinquième République, les partis ont mis sur pied le NFP à deux semaines des législatives de 2024. Un accord électoral à l’arrache pour s’épargner le péril RN. En Espagne, où le clivage gauche/droite est très net et très stable – quasi 50/50 –, les prochaines élections législatives doivent se tenir en 2027. C’est donc avec plus d’un an d’avance que les partis de gauche se mettent en ébullition. Et ils ne manquent pas d’idées !

Nos voisins font face à la même menace fascisante : la droite traditionnelle (le PP) vendrait son âme aux néo-franquistes du parti Vox pour retrouver le pouvoir. Dans les sondages, cette coalition pourrait dépasser les 40% des voix – là où la coalition actuelle de Pedro Sanchez est créditée de 39% des suffrages. Le risque d’un basculement d’un gouvernement socialiste/gauche radicale vers un gouvernement droite/extrême droite est bien là.

Pour éviter ça coûte que coûte, l’initiative d’une « coalition des gauches » est venue… d’un Catalan. Et au royaume d’Espagne, ça n’est pas rien. Au Congrès (l’Assemblée espagnole), Gabriel Rufián est le porte-parole du groupe ERC (Esquerra Republicana de Catalunya, le parti de gauche indépendantiste catalan).

*** interlude technique ***

Au Congrès espagnol, on compte 20 partis. Le PP, Vox et l’Union du peuple navarrais composent l’opposition. La majorité du président du gouvernement Pedro Sanchez, elle, est une mosaïque politique faite de 6 partis de gauche nationaux et 11 partis « régionaux », plutôt indépendantistes, plutôt de gauche, mais on y trouve aussi la droite catalane et basque (entre autres, pour plus de détails reportez-vous aux « votes du deuxième débat d’investiture » de 2023).

Depuis 2023, la majorité de Pedro Sanchez tenait à trois sièges près. En octobre 2025, la droite catalane – Junts per Catalunya, présidé par Carles Puigdemont – a rompu son accord avec le gouvernement. C’est dire si la situation est sur un fil…

*** fin de l’interlude ***

Revenons à Gabriel Rufián. Le chef de file des indépendantistes catalans à Madrid « a peur ». Depuis l’été dernier, il travaille sa proposition d’un « bloc de gauche plurinational », une alliance entre tous les partis de gauche de la Péninsule, avec un programme commun et une répartition cohérente des candidatures (on ne met pas un Madrilène à Barcelone et vice versa). Selon lui, pour l’heure, « le compte n’y est pas ». Si les partis partent aux élections comme d’habitude, chacun sur son pré-carré selon ses intérêts propres, ils ne feront pas le poids au Congrès face au monolithe de la droite extrémisée. Il faudrait donc que tous ces partis, qu’ils soient « nationaux » ou « régionaux », s’unissent d’emblée aux élections, sur tous les territoires, pour « gagner des sièges sur Vox, province par province »… Ainsi, la gauche unie ferait bloc et, ensuite, on compterait les points au Congrès. Dans ce sens, pas dans l’autre.

Son tweet du 23 juillet 2025 a été un véritable tremblement de terre à gauche :

« Il est probable que des calculs et des intérêts particuliers empêcheront cet engagement historique de se concrétiser, mais alors les questions à se poser seront claires :

1) Quelqu’un aurait-il une meilleure idée (qui ne soit pas basée sur la magie) ?

2) Quel est l’intérêt d’avoir 2 ou 3 députés supplémentaires si c’est pour avoir [le président de Vox] comme vice-président ou [le secrétaire générale du PP] comme ministre de l’Intérieur ?

De toute façon, ils vont vous détruire politiquement.

Moins de pureté et plus d’intelligence. »

Les gauches réagissent, aux quatre coins de la Péninsule

Depuis l’été 2025, Gabriel Rufián ne cesse de réitérer sa proposition. Toujours avec beaucoup de verve et de dramaturgie, sans beaucoup de succès… Au sein de son propre parti, sa proposition est vivement débattue. La secrétaire générale d’ERC, Elisenda Alamany, insiste sur le fait que la stratégie de son parti est de se présenter uniquement en Catalogne : « Évidemment, nous nous préoccupons de la montée de l’extrême droite, de la façon d’améliorer la vie des gens, et nous le ferons depuis la Catalogne ». Le président d’ERC, Oriol Junqueras – emprisonné en 2018 pour la déclaration d’indépendance de la Catalogne en 2017, puis gracié par Pedro Sanchez en 2021 – valorise quant à lui le modèle d’alliance des élections européennes, entre son parti et les autres partis de gauche indépendantiste d’Espagne, notamment les Basques.

Le problème, pour ERC, ce n’est pas que Gabriel Rufián soit un électron libre, mais une star de la politique. Grâce à ses interventions très médiatiques au Congrès, ses tweets acérés, ses punchlines qui font toujours mouche, le parti rayonne bien au-delà des frontières de la Catalogne. Et Gabriel Rufián voit plus grand. Il participe à des meetings avec la gauche madrilène. Avec un zèle qui ne cache pas ses ambitions personnelles. Il est même en tête des sondages chez les 35-55 ans pour succéder à Pedro Sanchez – un Catalan, indépendantiste, à la tête de l’État espagnol, on y croit !

Pourtant, sa proposition ne trouve aucun écho. Au Pays Basque, c’est non. Arnaldo Otegi, le secrétaire général d’EH Bildu, lui a répondu : « Nous pensons que les élections offrent l’opportunité au Pays Basque de s’exprimer en tant que pays. Malheureusement, la mode est à l’expression des partis. […] Si nous allons jouer au Bernabéu [le stade du Real Madrid, ndlr], nous voulons y aller avec l’équipe basque, pas chacun dans son coin. »

Pendant ce temps-là, la gauche madrilène…

À Madrid, une autre gauche avance sans ces préoccupations « nationalistes ». Les alliés du PS au gouvernement se sont réunis le 21 février. Sumar (le parti de la ministre du travail Yolanda Díaz), IU (les communistes), Comuns (le parti de l’ex-maire de Barcelone Ada Colau) et Más Madrid (le parti de l’ex-maire de Madrid Manuela Carmena) se sont mis d’accord pour la création d’une alliance électorale. Podemos semble définitivement en dehors du jeu politique. Aux Madrilènes, sa secrétaire générale Ione Belarra rétorque : « Quatre députés courageux de Podemos valent mieux que cinq ministres de Sumar » ; et à Gabriel Rufián : « Autant voter tout de suite socialistes ». Constructif…

Gabriel Rufián entend bien prendre appui sur cette nouvelle alliance et persiste dans son idée. Voilà la base concrète qu’il lui manquait à Madrid : une gauche unie, non-socialiste, encline à prendre les causes des indépendantistes avec le plus grand sérieux. Toute la difficulté de son projet, c’est son caractère « plurinational ». En Espagne, il sera difficile de faire bouger les logiques électorales des partis « régionaux », bien souvent indépendantistes, qui pensent d’abord en termes de pays, au pluriel. Le péril de l’extrême droite est grand à Madrid, comme il est grand à chaque élection régionale, mais du point de vue d’un Basque ou d’un Catalan, ça n’est pas par une alliance de principe que la situation sera sauve.

Vous avez remarqué ? Les socialistes ne sont pas de la partie. Et c’est un des reproches fait à Gabriel Rufián : doit-on faire une union extraordinaire des gauches simplement pour que Pedro Sanchez sauve sa peau ? Le Catalan répond : « Si nous étions plus forts, nous rendrions les socialistes meilleurs [comprendre : plus à gauche, ndlr] […] Le seul débat, c’est comment on bat l’extrême droite. Le reste n’est que philosophie. » En attendant la suite, les sondages donnent raison à Gabriel Rufián : plus la gauche est unie, plus l’extrême droite recule.

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2 commentaires

  1. Marc le 25 février 2026 à 13:02

    Bonjour,
    Je pose une question que j’ai déjà posée ( à propos des gouvernementde gaucheen Amérique du Sud) : si un gouvernement de gauche fait ce qu’il faut dans sa politique à mener, pourquoi y-aurait-il un risque que la droite et l’extrême droite l’emporte ?
    Si les gens sont satisfaits parce que le gouvernement a tenu (au moins une partie de) ses promesses et engagements, qu’elle raison y-aurait-il que les gens qui voté à gauche ne reconduisent pas leur vote ?
    Ou alors, y-a un loup dans la bergerie. Et les engagements pris n’ont pas été réellement tenus et respectés .
    Ça ne vous rappelle rien ?
    Le PS, en France, etant devenu hégémonique à partir de 1981, et devenant de plus en plus social démocrates, voire social libéral, a multiplié les déconvenues électorales à partir de 1983, ne parvenant à revenir aux affaires (dans tous les sens du terme) à partir de 1988 que grâce à une communication hyper chiadée et à un culte de la personnalité de Mitterrand hyper chiadée également, puis, par la suite, grâce à de belles paroles « bien de gauche  » et bien démago qui ont fait plaisir au « petit peuple  » qui a cédé à de multiples reprises à ses charmes jusqu’à l’épisode Hollande qui, là, a fait sombrer corps et biens le réformisme de gauche, mais qui reprend du poil de la bête dès qu’on sait dire les mots qui plaisent.

  2. carlos_H le 26 février 2026 à 07:47

    Merci Loïs pour enrichir la réflexion franco-française avec de la matière issue du cas politique espagnol. Si j’ai bien tout compris, votre article semble pousser une idée simple : face à l’extrême droite, la gauche française doit se rassembler. Message clair, presque évident…Mais… la question en suspend reste entière : se rassembler pour quoi faire, et derrière quoi ?

    Tout le monde à gauche est sur la même vis à vis de l’extrême droite, c’est un danger mortel. Mais les critiques venues de la gauche espagnoles posent un problème stratégique: quand Ione Belarra parle de soutenir le PSOE « a cualquier precio », elle pointe un rapport de force. Si le cap reste celui de la stabilité budgétaire européenne, du dialogue social cadré et d’ajustements progressifs, alors l’union vise à conforter cette ligne, elle ne la modifie en rien…

    Parce que le moins qu’on puisse dire c’est que, malgré une différence notable quand même par rapport au PS français (dont je le demande à titre personnel pourquoi on le classe encore « à gauche » plutôt qu’au centre), le PSOE propose une gestion « classique », qui n’a rien d’innovante en termes d’avancées sociales… et cela pose la question de son efficacité à assécher le terrain sur lequel prospère l’extrême droite!!!

    Les opposants de la gauche espagnoles avancent des arguments qui tiennent :
    – Une addition électorale ne crée pas une hégémonie sociale.
    – Une coalition défensive ne transforme pas un modèle productif fragile et inégalitaire.
    – Une continuité aménagée ne règle pas les fractures territoriales et économiques qui nourrissent le ressentiment.
    Empêcher Vox une fois, c’est une victoire tactique mais assécher les problèmes qui rendent Vox crédible, c’est une stratégie.

    Et c’est là que le parallèle avec la France devient intéressant. La force dominante de gauche, LFI, assume une bannière de rupture : confrontation avec les règles budgétaires européennes, planification écologique dirigée, transformation institutionnelle, etc… L’union autours d’elle s’y construirait en toute logique autour d’un projet de déplacement du cadre! En Espagne, l’union proposée s’organise autour d’un statu quo qui n’entame pas la dynamique, l’ascension devrais je dire, de l’extrême droite !

    Donc oui, on comprend que votre idée est de plaider pour l’union des forces de gauche en France mais vous laissez de côté un point décisif : Sous quelle bannière rassemble-t-on ? Sans cap clair, l’union reste un réflexe électoral mais avec une orientation de fond, elle devient un levier politique durable. Veut-on gagner l’élection, en redoutant la suivante jusqu’à la bascule fatidique ou gagner la bataille pour rendre définitivement l’extrême droite moins attractive ?

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