Cuba étouffe
Déambulation dans les rues cubaines, à l’heure où la crise énergétique structure désormais toute la vie sociale.
Il est 5h30 du matin a la Finca de Marianao, quartier rural de La Havane. Plus d’électricité. Plus de ventilateur. L’air est irrespirable. La nuit a été lourde, compacte, presque immobile. Dans plusieurs zones de la capitale, les poubelles brûlent depuis trois ou quatre jours pour contenir l’accumulation des déchets. Une odeur âcre s’installe, mélange de chaleur stagnante et de détritus consumés. 6h, nous partons chercher du gaz, mais après quatre heures d’attente, le message transmis est celui de revenir dans dix jours pour avoir droit à une bonbonne.
L’avenue du Prado, l’avenue 23 sont presque vides. La ville semble suspendue, ralentie par l’épuisement. Je marche dans un silence inhabituel, traversé seulement par des visages que je reconnais, des sourires et des regards fatigués.
À Cuba, la majorité de la population attend un changement capable d’alléger le quotidien. Résoudre : un verbe que les Cubains entendent depuis trop longtemps. Le peuple, lucide, dénonce la violence du blocus imposé par les États-Unis. Mais il interroge aussi ses propres dirigeants. Beaucoup reprochent aux autorités leur manque d’anticipation, notamment dans la transition énergétique amorcée timidement dans les années 2010, ainsi que des réformes économiques engagées en pleine pandémie, dont les effets ont aggravé l’inflation et accéléré la précarisation.
À 11h, au Vedado, quartier autrefois animé de La Havane, les rues sont désertes. À 12h30, à Centro Habana, des enfants fouillent les poubelles pour se nourrir. Des images difficilement soutenables dans un pays qui a longtemps fait de l’éducation et des droits sociaux ses fiertés. Les visages portent la désillusion.
« Ce qui est angoissant, c’est cette incertitude constante », me confie une femme. « Il ne faut surtout pas tomber malade en ce moment », ajoute un autre. Certains évoquent des décès dans leurs familles, en province, où les conditions sont encore plus rudes : « Douze heures de coupure ? Tu es chanceux. À Santiago de Cuba, mon père a passé six jours sans électricité. »
Un système qui s’éffondre
La crise énergétique structure désormais toute la vie sociale. Sans courant, sans gaz, pas de conservation des aliments, pas de transport régulier, pas d’activité économique stable. Les familles cuisinent au charbon, parfois plusieurs jours d’affilée. Les déchets s’amoncellent. Chaque tâche quotidienne devient un défi. Les transports sont suspendus.
Les hôpitaux fonctionnent au ralenti. Lorsque l’électricité s’interrompt, certaines opérations se poursuivent à la lampe torche ou à la lumière des téléphones portables. D’autres sont reportées, annulées. La mortalité infantile augmente depuis plus de dix-huit mois, dans un pays qui affichait encore récemment parmi les meilleurs indicateurs du monde.
Les populations les plus vulnérables sont en première ligne : personnes âgées, malades chroniques, nourrissons — et plus de 30 000 femmes enceintes actuellement suivies par le système de santé. Dans un contexte de pénuries de médicaments, de coupures prolongées et de services hospitaliers sous tension, leur situation suscite une inquiétude croissante.
Les causes sont multiples. Des fragilités économiques structurelles accumulées depuis les années 1970. Une dépendance énergétique jamais véritablement résolue. Des réformes partielles, parfois tardives. Et un blocus américain renforcé, qui asphyxie les capacités d’importation, d’investissement et de financement. Un blocus qui n’est que violence. L’addition de ces facteurs crée un étau dont la population paie le prix.
Résister isolé
Dans ce contexte extrême, je rencontre des jeunes qui veulent rester, créer, s’engager. Ils portent des projets artistiques et sociaux pour les enfants, pour les personnes âgées, pour leurs quartiers. Leur engagement est saisissant, émouvant. Mais je croise aussi une jeunesse prudente, parfois résignée, parfois inquiète de parler.
Face à cette urgence, l’aide humanitaire ne peut être une variable d’ajustement diplomatique. Elle ne devrait pas être conditionnée à des considérations politiques. Elle doit répondre à une réalité humaine immédiate.
Des pays comme le Mexique, l’Espagne ou le Chili ont apporté un soutien concret ces dernières semaines. Cet engagement, bien qu’insuffisant pour résoudre la crise structurelle, constitue un signal fort pour la population.
La France, attachée aux principes humanitaires et au droit international, peut et doit jouer un rôle plus affirmé. Apporter une aide d’urgence — médicale, alimentaire, énergétique — au peuple cubain ne revient pas à cautionner un système politique. Il s’agit de répondre à une situation de vulnérabilité manifeste. Il s’agit de solidarité.
Cuba traverse l’un des moments les plus critiques de son histoire récente. Beaucoup n’y croient plus. Beaucoup espèrent encore. Tous ressentent l’usure.
Cuba étouffe. Et avec elle, un peuple pris en étau entre le blocus criminel des États-Unis, des blocages internes — et l’attente d’un geste du monde.