Au Salon de l’agriculture, la France dos au mur

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Cette année, il manque les vaches au Salon de l’agriculture. Et cette absence en dit plus long que tous les discours. Après la dermatose nodulaire contagieuse, derrière les éléments de langage et les déambulations politiques sous haute sécurité, il y a surtout un modèle à bout de souffle.

Le Salon est censé être « la plus grande ferme de France ». Il est devenu le théâtre d’un malentendu national. D’un côté, une mise en scène politique qui persiste à parler de « réarmement productif », de compétitivité, de conquête des marchés. De l’autre, des agriculteurs qui disent leur fatigue, leur colère, leur sentiment d’abandon. La Confédération paysanne et la Coordination rurale ont boycotté le petit déjeuner présidentiel. La FNSEA préfère parier sur la prochaine PAC et la future présidentielle. Les lignes syndicales divergent, mais une chose est sûre : le malaise est profond.


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La bataille contre le Mercosur, parfois encore présentée comme une opportunité stratégique, est symptomatique : il incarne l’impasse d’un libre-échange mondialisé devenu dogme flagellant. Comment peut-on, d’un côté, exiger des agriculteurs français qu’ils respectent des normes environnementales et sanitaires parmi les plus strictes du monde et, de l’autre, ouvrir grand les portes à des importations produites dans des conditions sociales et écologiques incomparables ? Cette concurrence n’est pas seulement déloyale, elle est absurde. On ne peut pas prétendre défendre la souveraineté alimentaire et ratifier des traités pour la dissoudre.

Le problème n’est pas l’échange en soi. Il est dans le n’importe quoi du marché mondial dérégulé : produire toujours plus, toujours moins cher, pour des débouchés incertains, en écrasant les prix ici et en alimentant la surproduction là-bas. Le blé passe de 350 euros à moins de 200 euros la tonne. Les viticulteurs arrachent leurs pieds. Les éleveurs vendent à perte. Produire plus ne signifie plus gagner plus ; cela signifie souvent courir plus vite vers le précipice.

On parle souvent de crise agricole. Il faut parler de crise du métier d’agriculteur. Le nombre d’exploitations s’effondre. Les fermes s’agrandissent, s’endettent, se financiarisent. Un tiers des agriculteurs partira à la retraite dans dix ans. Qui reprendra ? À quel prix ? Avec quel horizon ?

Le Mercosur incarne l’impasse d’un libre-échange mondialisé. Comment peut-on, d’un côté, exiger des agriculteurs français qu’ils respectent des normes environnementales et sanitaires parmi les plus strictes du monde et, de l’autre, ouvrir grand les portes à des importations produites dans des conditions sociales et écologiques incomparables ?

Le revenu moyen, toutes filières confondues, masque des écarts vertigineux. Certains secteurs tirent leur épingle du jeu ; d’autres survivent à peine. Mais au-delà des chiffres, il y a une réalité sociale : des journées sans fin, une pression administrative permanente, une dépendance accrue aux banques, aux coopératives géantes, aux industriels de l’agroalimentaire et à la grande distribution. Le partage de la valeur reste le point aveugle.

La loi d’urgence agricole promise ne résoudra pas les défis et la crise si elle se limite à faciliter l’accès à l’eau, à assouplir les règles sur les phytosanitaires ou à encourager à produire davantage. La question n’est pas seulement quantitative. Elle est structurelle : que produit-on ? Pour qui ? À quel prix ? Avec quel impact écologique ? Avec quelle rémunération digne pour celles et ceux qui travaillent ?

Nous avons besoin d’agriculture. Nous avons besoin d’agriculteurs. Pas d’une agriculture sans paysans, pilotée par des tableurs et des marchés à terme. Pas d’une France qui importerait sa nourriture comme elle importe des biens industriels délocalisés. Pas d’un monde où l’alimentation serait une variable d’ajustement des traités commerciaux.

L’agriculture n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle touche à l’intime : à notre culture et à notre santé, à nos paysages, à notre rapport au vivant. Réduire le Salon à un folklore annuel ou à une séquence de communication, c’est passer à côté d’une part essentielle du pays. C’est se fermer la possibilité de comprendre véritablement les Français, leur attachement à leurs territoires, leur inquiétude face au déclassement, leur demande de justice.

Il n’y aura pas de projet politique majoritaire qui ignore le monde agricole. Il n’y aura pas de transition écologique réussie contre les paysans. Et il n’y aura pas de République solide si ceux qui nous nourrissent ne peuvent plus vivre dignement de leur travail.

Cette année, au Salon, les vaches manquent. Mais ce qui manque surtout, c’est un cap.

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