Piteux Pisa
L’enquête Pisa vient confirmer une inquiétante série de déclassements français qui nourrissent un sentiment de décrochage national. Face à cette crise de l’école, les réponses libérales sont déjà là. Reste à inventer celles qui permettront de reconstruire la promesse d’égalité et d’émancipation.
Les résultats de l’enquête Pisa réalisée auprès des jeunes de 15 ans et rendue publique hier, jette un froid. Cette comparaison internationale, qui révèle les grosses difficultés des élèves français, intervient après tant d’autres qui montrent la profonde fissuration du projet national.
On découvrait, cet été, que la mortalité infantile, longtemps la plus basse d’Europe, est désormais l’une des plus élevées. Les femmes françaises, hier parmi les plus fécondes et les plus salariées, ont aujourd’hui un taux de fécondité aussi bas que dans le reste de l’Europe. Le nombre de juges par million d’habitants est parmi le plus faible d’Europe. La part de l’industrie a chuté sous les 10% du PIB et la France est devenue importatrice nette en produits agricoles. Le salaire des profs en début de carrière est une misère, là aussi le plus bas d’Europe : de 2,2 smic en 1980 il est aujourd’hui de 1,4 Smic.
Cette avalanche de données comparées dans des champs si divers semble faire système et participe de l’état d’anxiété et de sidération. L’enquête Pisa en remet une couche.
Tous les trois ans, depuis 1990, plus de 760 000 jeunes de 15 ans de 91 pays voient leurs compétences testées en mathématiques comme en sciences et en compréhension de texte. Comme à chaque fois depuis 2010, les résultats de la France ne sont pas bons. Tout juste dans la moyenne de l’OCDE, les élèves français sont à la peine. Un recul est constaté dans tous les pays à l’exception d’une partie de l’Asie (Chine, Japon, Corée du Sud). En France, les difficultés s’aggravent plus vite qu’ailleurs. Si les résultats en sciences sont quasi stables, ils baissent substantiellement en compréhension de l’écrit et en maths, historiquement un point fort et une fierté nationale. L’école française ne tient absolument pas sa promesse d’égalité ; plus que partout ailleurs, elle reproduit les inégalités sociales. C’est chez les élèves en filière professionnelle que les reculs sont les plus nets. Mais, fait nouveau tout aussi inquiétant, le recul est enregistré également parmi les plus forts : de 7% d’excellents élèves en mathématiques, on tombe à 4%. Autre point d’alerte, la chute des résultats des garçons en compréhension de l’écrit. Leurs résultats sont largement inférieurs à ceux des filles, qui, elles, accusent un retard sur les garçons en mathématiques.
Il n’est pas un parti, pas un candidat qui fera l’économie d’un projet pour l’école. Le sujet touche profondément. Il affecte les familles et les jeunes qui s’inquiètent. Il fragilise toute ambition de redressement économique. Il blesse le consensus sur l’école comme ascenseur social et vers davantage de liberté individuelle et d’autonomie. Déjà, tous les candidats ou presque ont promis de remonter les salaires des profs et de diminuer le nombre d’élèves par classe, parmi les plus élevés de l’OCDE. La baisse de la démographie scolaire facilite ces promesses à coût constant. On retrouve aussi souvent la rénovation du bâti, sans que les milliards nécessaires ne soient énoncés et financés.
Mais l’ébranlement est plus profond. Fidèle à la stratégie du choc – un problème, une destruction –, les libéraux sont déjà sur le pont. Bruno Retailleau veut remettre en cause le collège unique, c’est-à-dire une formation commune et générale pour tous les jeunes jusqu’à la troisième. Edouard Philippe entend faire des directeurs d’école « les patrons » de leur établissement avec pouvoir de recrutement. Etonnant comme la question de l’autonomie ne va pas jusqu’aux profs dont on bloque de plus en plus la liberté pédagogique. D’ailleurs, Edouard Philippe a son idée : le retour des devoirs sur table. Tout l’inverse des préconisations d’Eric Charbonnier, analyste à l’OCDE, qui insiste sur « l’investissement en faveur du recrutement des enseignants et de leur formation ».
Les bases matérielles de l’école sont à redresser urgemment : locaux, recrutements et salaires des enseignants, formation initiale et continue, matériels pédagogiques, allègement du nombre d’élèves par classe, etc. Mais on perçoit aussi qu’une révolution quasi anthropologique est en cours. La place de l’écrit, celle du livre, est remise en question. La montée de l’IA déstabilise la transmission, la concentration et la mémorisation; elle affecte l’appétence d’apprendre. La génération nouvelle s’informe et se forme avec ses pairs et sur les réseaux sociaux. Face à ces bouleversements, l’école n’a pas de réponses ; elle n’est pas prête. Interdire les portables et les réseaux sociaux aux moins de 15 ans est une réponse dans l’urgence. Elle ne peut être pour solde de tout compte. Il va falloir beaucoup plus d’intelligence à tous les étages – du ministère aux familles, d’expérimentations entre profs et élèves, d’autonomie pédagogique pour changer d’ère.