Une France parc d’attractions : parce que c’est son projet ?
Après les start-up, les JO et les grands sommets, Macron nous promet des montagnes russes. Six milliards d’euros provenant d’Arabie saoudite, 22 000 emplois et un parc Dragon Ball : tout va bien dans le meilleur des mondes attractifs. Reste à savoir si un pays doit seulement chercher à attirer ?
À peine descendu de son jet ski, Emmanuel Macron vient d’annoncer trois nouveaux parcs d’attractions en région parisienne, financés à hauteur de six milliards d’euros par l’Arabie saoudite. Direction Cergy-Pontoise, sur les ruines de l’ancien Mirapolis – un parc à thèmes qui n’aura tenu que quatre ans, au début des années 1990. Cette fois, ce sera sept fois plus grand (avec engloutissement de terres agricoles) et ce sera consacré au manga Dragon Ball : 22 000 emplois directs promis et, à terme, une nouvelle « destination mondiale ». Le président y voit une nouvelle preuve de l’attractivité française. On peine pourtant à comprendre en quoi l’avenir du pays passe par l’extension de son parc d’attractions.
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Le plus étonnant est moins de vouloir attirer des capitaux étrangers que de voir l’Élysée transformer une opération commerciale en politique d’État. Et surtout de dérouler le tapis rouge au terrifiant Mohammed ben Salmane. Réponse de la présidence : la France serait « bénéficiaire » et n’aurait pas à « donner de leçons ». En résumé, une certaine conception de l’attractivité : peu importe qui finance, peu importe ce que l’on construit, pourvu que la kichta, la moula, le pèze arrive.
Car il faut reconnaître aux Saoudiens une cohérence. Riyad sait ce qu’il veut faire de ses pétrodollars. Avec son plan « Vision 2030 », le royaume diversifie son économie et vise à réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Qiddiya, la société qui porte le projet, n’est pas simplement un promoteur de parcs d’attractions : elle est l’un des instruments d’État de cette stratégie, avec l’ambition de faire de l’Arabie saoudite une destination mondiale du divertissement, du sport et de la culture. Aussi le projet Qiddiya City, situé à 45 kilomètres de Riyad, rassemblera parc à thème, parc aquatique, circuit automobile, stade, jeux vidéo et e-sport. Le loisir y est pensé comme une industrie d’avenir, partie intégrante du tourisme, au même titre que le sport et la culture.
De fait, le tourisme et les loisirs sont devenus des industries considérables à l’échelle mondiale et la demande est loin de s’essouffler. La France, elle-même, n’est pas précisément à la traîne. Elle a accueilli 102 millions de visiteurs internationaux en 2025, davantage que jamais, et enregistré 77,5 milliards d’euros de recettes touristiques internationales. La consommation touristique intérieure a atteint 222 milliards d’euros. Le tourisme représente directement 3,8% du PIB français. Autrement dit, la France est déjà la première destination touristique mondiale et l’un des grands pays du loisir. Alors pourquoi toujours plus ?
Dragon Ball n’est pas moins légitime que Napoléon, Victor Hugo ou Léonard de Vinci parce qu’il vient du Japon. Et l’on peut parfaitement aimer une montagne russe sans être un imbécile consumériste. La critique des parcs d’attractions ne peut pas être une critique du plaisir populaire. Le problème commence ailleurs : lorsque le divertissement devient l’horizon politique.
Dans la novlangue économique contemporaine, un territoire n’est plus seulement un endroit où l’on vit, travaille, étudie, crée ou transmet. Il est devenu un produit qu’il faut rendre « attractif ». Il doit attirer les capitaux, les touristes, les entreprises, les talents, les consommateurs. L’attractivité est une fin en soi. Et quand elle devient la mesure de toute chose, savoir ce que l’on veut faire de cet investissement disparaît derrière la question de comment l’obtenir. La France en sait quelque chose.
Lorsque Disney cherche, au milieu des années 1980, à implanter son premier grand parc européen, plusieurs pays sont sur les rangs. Édith Cresson, alors ministre du commerce extérieur, prend personnellement le dossier en main. Le contexte n’est pas anodin : le chômage dépasse les 10%, les fermetures de chantiers navals, de mines ou de sites sidérurgiques se multiplient. « Des parcs de loisirs à défaut d’usines », résumera Jacques Sallois, alors patron de la Datar. Disneyland n’est pas posé au milieu des champs : l’État négocie, aménage, construit les infrastructures et organise l’intégration du parc dans le développement de Marne-la-Vallée. Le projet est un outil d’aménagement du territoire. Avec des résultats parfois douteux. Quarante ans plus tard, le mouvement semble inversé. Ce n’est pas le projet politique qui utilise le parc pour transformer le territoire ; c’est le parc qui appelle le territoire à se transformer pour l’accueillir.
Il serait absurde de mépriser ce que ces parcs représentent. Il y a quelque chose de profondément humain dans le fait de vouloir jouer, rire, avoir peur, s’émerveiller, passer une journée avec ses enfants ou ses amis dans des espaces partagés et intergénérationnels. Dragon Ball n’est pas moins légitime que Napoléon, Victor Hugo ou Léonard de Vinci parce qu’il vient du Japon. Et l’on peut parfaitement aimer une montagne russe sans être un imbécile consumériste. La critique des parcs d’attractions ne peut pas être une critique du plaisir populaire. Le problème commence ailleurs : lorsque le divertissement devient l’horizon politique.
Car que nous promet-on ? Des start-up hier, des grands événements aujourd’hui, des parcs d’attractions demain. Toujours davantage d’attractivité, de flux, d’expériences, de consommation. Le territoire doit séduire. La ville doit être une destination. La culture doit attirer. Le sport doit rayonner. Tout y passe : temps libre et vacances doivent alimenter une industrie de « l’expérience ». Ce projet n’est pas seulement un parc d’attractions. C’est une certaine idée du progrès qui s’y donne à voir. Une idée selon laquelle il faudrait sans cesse produire de nouvelles occasions de consommer, de nouvelles destinations où aller, de nouvelles expériences à acheter. Le bonheur collectif se mesure alors moins à la possibilité de bien vivre quelque part qu’à la capacité de faire venir toujours plus de monde quelque part. Alors quand même : vive les montagnes russes, vive Dragon Ball… et vive aussi le plaisir d’une simple journée au bord de l’eau ! Il reste à inventer, entre deux loopings, ce que pourrait être une politique qui pense à tout le reste.