Extrêmes droites : généalogie d’une convergence

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Comment comprendre les alliances baroques entre libertariens et nationaux-conservateurs ?

Dans un texte intitulé « Comment j’ai rejoint la Résistance », publié en 2020 dans le magazine catholique américain The Lamp, J. D. Vance met en scène sa conversion au catholicisme. Le nouveau vice-président américain y retrace ses pérégrinations théologiques : de la culture protestante traditionnelle transmise par sa grand-mère à son adhésion progressive au catholicisme sauce Saint-Augustin, en passant par un athéisme fugace au moment de ses études à Yale. A posteriori, le sénateur de l’Ohio met ce rejet passager de la religion sur le compte d’une « arrogance randienne », renvoyant ainsi la philosophe libertarienne Ayn Rand à la suffisance de ses petits camarades de l’Ivy League contre lesquels ce « hillbilly » [péquenaud] a construit toute son image politique. 

La mort du consensus libéral-conservateur

Il pourrait à première vue paraître étonnant que le vice-président de Donald Trump rejette ainsi l’héritage de la sainte-patronne de ce que toute l’Amérique compte de libéraux, de pro-business et de dérégulateurs. Pourtant, depuis sa première élection en 2016, ce sont bien les réseaux conservateurs et nationalistes qui s’activent pour donner une armature idéologique au trumpisme. Cette vitalité idéologique a pris la forme d’une « radicalisation conservatrice », d’après Valentin Behr, chargé de recherche au CNRS et spécialiste des réseaux conservateurs en Europe et aux États-Unis. Celle-ci repose d’après lui « sur une critique beaucoup plus ouverte et assumée du libéralisme, culturel évidemment, mais aussi politique ».

C’est une dimension que l’on retrouve à la National Conservatism Conference (« NatCon »), qui se tient tous les ans depuis 2019 sous l’égide de Yoram Hazony, président de la fondation Edmund Burke. Ce philosophe théorise depuis des années la mort du consensus libéral-conservateur qui caractérisait les droites occidentales, totalement incohérent du point de vue idéologique selon lui. Pour ce juif orthodoxe, le libéralisme – parce qu’individualisme – fragilise intrinsèquement la famille, la communauté religieuse et la nation. Invité assidu de la NatCon, J. D. Vance est un autre théoricien important d’une recomposition des solidarités communautaires exclusives autour du triptyque famille, religion, nation.

C’est le diagnostic de l’affaiblissement de l’Occident par le libéralisme qui arrive à réconcilier et à rassembler nationalistes, conservateurs et libertariens de tous bords.

« Vance est presque dans une vision théocratique », analyse Valentin Behr, rappelant la proximité du nouveau vice-président américain de toute la galaxie des intellectuels (souvent catholiques) « post-libéraux », comme Patrick Deneen, Rod Dreher (converti lui aussi) ou Adrien Vermeule. Ce dernier, professeur de droit constitutionnel à Harvard, s’est donné pour mission d’échafauder un système politique permettant de faire fonctionner, aux États-Unis, une théocratie catholique qui reviendrait sur l’héritage des Lumières.

C’est précisément ce diagnostic de l’affaiblissement de l’Occident par le libéralisme qui arrive à réconcilier Vance et le spectre d’Ayn Rand ; et à rassembler nationalistes, conservateurs et libertariens de tous bords. Les penchants réactionnaires de la droite à l’encontre du libéralisme culturel, dont la critique du « wokisme » n’est que l’instanciation la plus récente, n’ont pas grand-chose de nouveau. Ce qui est un peu plus neuf – et peut-être plus matriciel – c’est la critique explicite du libéralisme politique, qui agit comme un véritable ciment pour une Internationale « contre-Lumières » en ordre de marche. Sa force réside dans sa capacité à se déployer aussi bien dans les austères salles de classe des professeurs conservateurs des Ivy League américaines que dans les salons plus rutilants où grenouillent les grands de ce monde au forum de Davos.

L’Internationale anti-Lumières

Nul besoin de lire entre les lignes pour déceler le ralliement d’un libertarien comme le président argentin Javier Milei à ce post-libéralisme dans le discours qu’il a donné lors de la dernière édition du Forum économique mondial. Au même pupitre en 2024, le président argentin nouvellement élu avait prononcé six fois le mot « libertarien ». Dans son discours de 2025, on ne trouve pas de trace de cette allégeance idéologique qu’il revendique habituellement. En revanche, y figurent seize occurrences du mot « wokisme » et six références à la « civilisation ». Milei fait ainsi de l’anti-wokisme une guerre civilisationnelle interne à l’Occident, qui ne s’arrête pas à une critique réactionnaire du libéralisme culturel. 

Pour lui, « le wokisme n’est ni plus ni moins qu’un plan systématique de l’État-parti pour justifier l’intervention de l’État et l’augmentation des dépenses publiques ». Ainsi, l’idée même de justice sociale (« sinistre, injuste et aberrante ») aurait perverti le libéralisme en justifiant l’interventionnisme d’État et progressivement affaibli l’Occident « vaincu par sa propre complaisance » après la chute du mur de Berlin. Ce faisant, Milei dessine un arc international « anti-wokiste » qui peut allier haine de l’État social et du progressisme, et ainsi rassembler « du merveilleux Elon Musk à la féroce dame italienne, ma chère amie, Giorgia Meloni ; de Bukele au Salvador à Victor Orbán en Hongrie ; de Benjamin Netanyahou en Israël à Donald Trump aux États-Unis ».

Le ciment idéologique de l’Internationale d’extrême droite réside dans le fait de jouer la force de la communauté, déclinée sous le triptyque famille-religion-nation, contre la faiblesse des démocraties occidentales et l’ingérence inefficace de l’État.

Pourtant, le libertarianisme – dans sa version classique – se construit sur l’idée d’éliminer au maximum l’emprise de l’État au profit du marché. Ainsi, chaque individu serait maître de sa propre existence, au sens où la marchandisation de l’espace social permet à chacun de choisir. Concrètement, les drogues, les relations sexuelles, l’avortement, les organes, mais même la sécurité ou la justice ne sont qu’un marché de plus où le signal prix permet de coordonner les acteurs. Dans La rébellion est-elle passée à droite ? (Ed. La Découverte), Pablo Stefanoni estime qu’à partir des années 1980, cette version du libertarianisme a été effacée par une « convergence entre libertariens et réactionnaires » et entre « antiétatistes et néoautoritaires », réunis dans une vision visant à « renforcer les Églises, la famille et les entreprises comme contrepoids à l’État dans une logique postdémocratique ». C’est la naissance du paléolibertarianisme de Murray Rothbard, disciple d’Ayn Rand, qui quitte le parti libertarien à la suite d’échecs électoraux dans les années 1970. Son espoir était de construire un populisme de droite censé conquérir les masses, en revenant aux référents à la culture occidentale, en abandonnant l’athéisme militant et en jouant sur une coalition anti-establishment face à l’Etat, les grandes entreprises et les Ivy League. Ça vous dit quelque chose ?

Les milliardaires contre la démocratie

Au-delà des cercles libertariens, dont il ne faut pas surestimer l’influence, c’est le ralliement plus diffus des milieux économiques américains au trumpisme et l’abandon du progressisme de façade du « woke capitalism » qui est déterminant. Au fur et à mesure que le vent commençait à tourner pendant la campagne, les gages d’allégeance se sont multipliés. Zuckerberg a mis en scène son retour au masculinisme et Jeff Bezos a fait censurer un éditorial pro-Kamala Harris dans le Washington Post, le premier quotidien centriste du pays. Un ancien donateur important de la campagne d’Hillary Clinton, Patrick Soon-Shiong a même fait licencier le comité de rédaction du LA Times, l’un des quotidiens les plus progressistes des États-Unis afin de « faire plus de place aux idées conservatrices ». C’est donc bien au-delà de la figure d’Elon Musk que les milliardaires américains se sont ralliés au pire des conservatismes avec le zèle des convertis. 

L’avant-garde de ce mouvement a un nom : Peter Thiel. Premier milliardaire américain à soutenir Trump (dès 2016), le fondateur de PayPal a fait office de rabatteur trumpiste dans les milieux de la Tech. Homme de réseau, c’est lui qui a réussi à placer J. D. Vance – son ancien employé au sein du fonds de pension Mithril Capital – sur le « ticket » présidentiel en 2024. Plus charpenté idéologiquement que certains de ses congénères suivant les intérêts du capital, il déclarait dès 2009 se considérer encore comme « libertarien », mais « avoir radialement changé d’avis sur la façon d’atteindre cet objectif », ne croyant plus « que la liberté et la démocratie sont compatibles ». Thiel fait du suffrage universel la « racine du mal » et a progressivement réussi à faire graviter autour de l’administration Trump toute une galaxie de personnages ouvertement critiques de la démocratie, comme l’informaticien Curtis Yarvin. Sorti des tréfonds de « substack » (une plateforme de blogging américaine) par l’élection de Donald Trump, l’informaticien a pu déverser ses thèses soutenant l’avènement d’une monarchie américaine dirigée par un « CEO » dans les colonnes du New York Times le 18 janvier dernier.

L’unité dans l’ambiguïté stratégique

Au fond, le ciment idéologique de cette Internationale d’extrême droite réside dans le fait de jouer la force de la communauté, déclinée sous le triptyque famille-religion-nation, contre la faiblesse des démocraties occidentales et l’ingérence inefficace de l’État. Toutefois, il ne faut pas non plus surestimer l’importance de la cohérence idéologique dans cette lame de fond mondiale, rappelle Valentin Behr : « Ce qui fait tenir ensemble tous ces gens, c’est une vision du monde profondément inégalitaire et des ennemis communs. Mais il faut bien distinguer le monde des idées et la pratique du pouvoir. À cet égard, le fascisme a toujours montré une grande flexibilité par rapport à son corpus doctrinal, sans même jamais spécialement chercher à justifier ses revirements. » 

Spécialiste de think-tanks conservateurs et libertariens en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine, Anemona Constantin rappelle que « tous ces gens sont des anti-intellectualistes, qui ont une culture assez transactionnelle qui vient du business ». Par conséquent, ces mutations idéologiques doivent aussi être analysées en termes d’intérêts stratégiques des acteurs à un moment donné. La postdoctorante à l’Université Libre de Bruxelles résume : « Tous ces gens jouent sur une ambiguïté idéologique stratégique. Ils sont unis par ce qu’ils détestent, mais ils ne souhaitent pas créer une parfaite cohérence. Ils ont compris la force de l’alliance et ils flirtent avec tout type de gens, des chrétiens démocrates aux plus radicaux. »

Cela n’étonnera donc personne que le leader de l’anti-Internationale soit le maître incontesté de cette « ambiguïté idéologique stratégique ». Plus à l’aise dans les deals que dans les débats doctrinaux et peu embarrassé par la frénésie erratique des courtes punchlines répétées qui forment sa pensée, Donald Trump constitue le parfait réceptacle de ces dynamiques idéologiques mondiales. Dans cette configuration politique, tout ce que l’on a pu reprocher à Trump sur son inconstance et son manque de projet politique clair s’est avéré un atout formidable pour coaguler ce bouillonnement idéologique a priori disparate. Le trumpisme n’a ni corpus, ni programme, pourtant il est bien là. Pour en comprendre les ressorts et la puissance ce n’est donc pas un manifeste qu’il faut chercher, mais un hymne. 

« Rich Men North of Richmond » a été publiée sur YouTube le 8 août 2023 par Oliver Anthony, un parfait inconnu jusqu’alors. Aujourd’hui, la vidéo comptabilise presque 200 millions de vues sur la plateforme après avoir été propulsée au cœur de la galaxie MAGA (Make America Great Again) en Pennsylvanie en octobre dernier. Plutôt que de s’adonner à une séance de questions-réponses en clôture de meeting à Oaks, Donald Trump a préféré diffuser 39 minutes de chansons aux sympathisants présents, misant sur la communion musicale plutôt que sur la galvanisation par le discours. Avant-dernier morceau de la playlist, « Rich Men North of Richmond » était aussi le seul titre contemporain y figurant, avec une recette musicale simple : une guitare et une voix qui résonnent sur une tonalité country. 

On retrouve tout au long de la chanson la critique orthodoxe des prélèvements obligatoires et de l’ingérence de l’État, associée à une complainte conservatrice (« vivre dans un monde nouveau avec l’esprit des anciens »). Le tout rythmé par l’opposition aux « rich men north of Richmond » (« les riches au nord de Richmond »), du nom de la capitale de la Confédération pendant la Guerre de sécession. Anthony replace donc cette division Nord-Sud dans un contexte contemporain entre les élites urbaines mondialisées et l’Amérique rurale conservatrice, une thématique éculée des paléoconservateurs américains. Idéologiquement peu novatrice, la chanson joue sur des affects politiques puissants, activés par évocation et références implicites plutôt que par un discours articulé et direct. L’hymne de l’extrême droite du 21ème siècle.

Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.

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