Marc Bloch, la France tout entière — par Roger Martelli
Marc Bloch et son épouse Simone entrent au Panthéon ce mardi 23 juin. L’historien Roger Martelli nous raconte pourquoi cet honnête homme devenu héros y a toute sa place.
Marc Bloch sera donc le premier historien français à entrer au Panthéon. Soldat combattant et décoré à deux reprises, une seconde fois engagé à 56 ans, résistant torturé et fusillé, enseignant et chercheur inlassable, créateur d’une prestigieuse revue historique, intellectuel aigu, juif persécuté… Marc Bloch était tout cela et de ce patchwork, il a su faire un tout cohérent, jusqu’au sacrifice suprême.
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Après 1940, il pouvait vivre la vie feutrée des élites, se réfugier dans le silence des bibliothèques, faire profil bas et se taire, ou partir aux États-Unis pour échapper aux brimades et aux proscriptions. Mais cet homme, qui ne se vivait comme juif que face aux antisémites, a tourné le dos à la vie protégée. Il a choisi la clandestinité, la noire incertitude de l’angoisse, la vie de l’ombre, errante mais choisie, le combat de l’esprit pour donner du sens au fracas des armes.
Historien de ces siècles reculés que l’on désigne sous le nom de Moyen Âge, il a su écrire l’histoire du temps présent, porté par la rage d’une défaite vécue dans l’impuissance. Il n’évoqua pas en 1940 la fatalité, mais l’incurie des responsables, l’impréparation, la courte vue des états-majors et des gouvernants. Il ne fut pas un acteur du Front populaire, mais il préférait l’enthousiasme joyeux des foules françaises de 1936 aux masses fanatisées de Nuremberg ou de Rome.
Marc Bloch avait le mérite d’être engagé, tout en répugnant aux postures figées. Patriote à l’extrême, il détestait les nationalismes cocardiers. Intellectuel hors pair, il ne séparait pas ses idées et ses actes. Pacifiste par l’horreur vécue de la guerre, il n’acceptait pas une paix acquise au prix du renoncement et de la honte. Figure tutélaire d’une nouvelle histoire, il ne fut pas le gardien d’une doxa contre d’autres. Ce classique par excellence ne craignit jamais la novation.
Marc Bloch ne jouait pas de l’opposition de deux France tenues pour incompatibles. Il était au contraire de ceux qui pouvaient refuser la guerre des camps et s’engageaient pourtant dans le combat contre la tentation fasciste.
Depuis 2007, on utilise beaucoup une phrase tirée de son Étrange défaite. Elle a été maintes fois reproduite, souvent en partie. Elle vaut d’être lue en entier : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». C’est de cette phrase et de ses premiers mots que se réclament toutes celles et ceux qui, de Nicolas Sarkozy à Marion Maréchal, se gargarisent d’une « identité française » multiséculaire et pourtant toujours menacée.
Ils ignorent que Marc Bloch ne jouait pas de l’opposition de deux France tenues pour incompatibles, mais disait tout simplement que l’on ne pouvait saisir la trace française des siècles si l’on fermait sa sensibilité à une des grandes inflexions qui ont façonné l’originalité d’une histoire particulière. Ils veulent oublier que Marc Bloch, l’historien des siècles lointains, refusait de dresser face à face le mythe de l’âge d’or et les turpitudes de la modernité, mais que, dans le même temps, il ne voulait pas de la mièvre facilité du « ni-ni ». Il était au contraire de ceux qui pouvaient refuser la guerre des camps et s’engageaient pourtant dans le combat contre la tentation fasciste d’un effacement de cent cinquante ans d’histoire démocratique.
Comment alors ne pas voir la modernité persistante de ce parti pris ? Il est certes toujours périlleux de préjuger de ce que ferait tel protagoniste d’hier dans les fracas d’aujourd’hui. Il n’en est pas moins déraisonnable de laisser dire que le patriotisme ouvert de Marc Bloch peut être une caution pour les replis identitaires qui empoisonnent notre air du temps.
Dans un essai devenu un livre de chevet pour les historiens, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, il se plaisait à reprendre une phrase d’un de ses prédécesseurs, Henri Pirenne : « Si j’étais antiquaire, je n’aurais d’yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis un historien. C’est pourquoi j’aime la vie. » Cet homme modeste était ce que les Grecs anciens appelaient kalos kagathos, beau et bon, que les classiques traduisaient par « honnête homme ». Il était à ce point honnête homme qu’il est devenu un héros, symbole du pari démocratique, de la raison et du libre arbitre. Aux côtés de Jean Moulin, de Missak Manouchian, de Simone Veil et de Joséphine Baker, Marc Bloch a décidément toute sa place dans le temple de la mémoire nationale.