L’IA, le pape et le progrès humain

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Avec son encyclique Magnifica Humanitas, le pape offre une lecture ambitieuse des transformations du monde contemporain. Entre critique du capitalisme numérique et réflexion sur la dignité humaine, Léon XIV tente de penser l’intelligence artificielle comme une question profondément politique.

Pour la gauche, il est inattendu, surprenant même, de lire une encyclique papale qui développe une pensée politique du progrès. Pourtant, il faut se souvenir que l’Église catholique n’est ni fondamentalement technophobe ni hostile par essence aux sciences. Elle a connu des affrontements avec la pensée scientifique – celles de Galilée ou Darwin par exemple – mais elle a aussi accompagné et structuré des espaces de savoir, des universités médiévales aux institutions contemporaines. Jean-Paul II témoigne de cette tradition dans son encyclique de 1998 : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. » C’est depuis cette histoire qu’écrit Léon XIV.

Dans cette encyclique (lettre officielle du pape adressée aux évêques pour exposer une position sur des questions doctrinales, morales ou sociales) massive, touffue, le Vatican se confronte au basculement en cours dans notre monde : l’intelligence artificielle, la numérisation intégrale des sociétés, la concentration du pouvoir technologique. Pour le pape, ces transformations ne sont pas de simples évolutions techniques mais des mutations politiques majeures. Il alerte contre une délégation croissante des capacités humaines (décider, juger, travailler, créer) à des systèmes pilotés par quelques grandes entreprises. Il insiste sur la dignité de la personne irréductible à la donnée ou à la performance, et appelle à réinscrire la technique dans un cadre démocratique et social. Pour lui, il ne s’agit pas de ralentir l’innovation mais de contester le pouvoir qu’elle organise. Léon XIV ne vise pas seulement les machines mais un monde où quelques acteurs privés concentrent la puissance économique, cognitive et culturelle. 

Le pape se place d’abord sur un terrain anthropologique. Il interroge : qu’est-ce qu’un être humain ? Que devient-il dans un monde saturé de calcul et d’automatisation ? Le politique, lui, ne peut pas contourner une autre question : à quelle condition la technique est aussi une possibilité d’émancipation, de transformation sociale ? Le pape répond sans ambages : aucune opportunité ne vaut si elle détruit les conditions de l’expérience humaine.

Ce texte révèle la capacité de l’Église catholique à nommer un problème contemporain fondamental. Il l’interroge avant de le résoudre ; il pose des conditions avant les solutions. Contre l’évidence, il refuse de voir dans la numérisation du monde une modernisation inévitable. Le texte s’octroie le temps de la réflexion avant de critiquer la concentration des grandes plateformes. Léon XIV formule la question : qu’est-ce qu’une société qui délègue ses capacités de décision, d’attention, de mémoire et de jugement à des infrastructures privées, aux logiques propres ?

En 1891, au moment où le capitalisme industriel bouleversait le monde social, Léon XIII intégrait la question ouvrière à la doctrine de l’Église. En 2026, Léon XIV tente de penser le capitalisme computationnel, non pas contre la modernité, mais contre l’idée que le marché puisse définir ce qu’est l’humain.

Dans un entretien accordé au Grand Continent, le jésuite et conseiller du pape, Antonio Spadaro, explique que l’enjeu n’est pas de « ralentir » la technologie mais d’empêcher une réduction de la personne humaine à la performance, à la donnée, au calcul. Il mesure que le conflit du siècle ne portera pas seulement sur la répartition des richesses, mais aussi sur la définition de l’expérience humaine.

L’encyclique de Léon XIV rappelle qu’une politique se doit de commencer par une position sur ce qu’est l’être humain : pas un consommateur augmenté, pas un entrepreneur de lui-même, mais un être social, vulnérable par essence, dépendant aussi, notamment des autres, irréductible à ses fonctions économiques. En revanche, ces rappels n’entrent pas en contradiction avec une politique du progrès ; ils en fixent plutôt les conditions. On peut ne pas partager la théologie de Léon XIV. Encore heureux. Mais, dans ces temps troublés y compris pour la pensée politique, l’encyclique de l’actuel pape repose deux questions essentielles : qui sommes-nous et dans quel monde voulons-nous vivre ? Y réfléchir, l’envisager, c’est déjà commencer à trouver les voies et moyens d’y parvenir. Nous savons déjà que là sont les combats décisifs.

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