La Françafrique version start-up nation
Gestes mémoriels, discours de rupture et offensive commerciale : la tournée africaine d’Emmanuel Macron illustre les contradictions d’une politique française prise entre héritage colonial et recomposition géopolitique. Une ambiguïté qui peine à convaincre des sociétés africaines en quête d’autonomie.
Les tournées internationales d’Emmanuel Macron sont toujours d’une mise en scène soigneusement huilée. Cette fois encore, entre un jogging avec une star du marathon, quelques passes de football et un passage à la cantine, le président français a voulu incarner une France « partenaire », moderne, débarrassée des vieux réflexes.
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Certes, entre le moment où il est monté sur scène pour faire le professeur d’école en demandant à la salle de se taire ou cette phrase extraite d’un entretien à Jeune Afrique – « Je pense qu’aujourd’hui les dirigeants africains ont le devoir d’améliorer la gouvernance dans leur pays et de structurer des stratégies » –, il y a encore beaucoup de travail. Mais on avance tout de même sur certains points : enfin, la France semble considérer le continent africain dans sa totalité et pas uniquement ses anciennes colonies. La preuve : le sommet s’est déroulé au Kenya, un pays non-francophone – une première ! Mais au-delà de ça, c’est surtout une réalité plus prosaïque qui s’est imposée : ce voyage est d’abord, comme souvent, une tournée commerciale.
Car que voit-on ? Des annonces d’investissements, des délégations d’entreprises, des contrats en discussion. Les noms sont connus : les entreprises du CAC 40 français appelées à consolider leur présence sur des marchés jugés prometteurs. Le président fait, en somme, le service avant-vente du capitalisme français. Mais une question politique affleure : est-ce vraiment cela, la France ? Peut-elle être identifiée aux intérêts de ses grandes entreprises ? Le président de la République peut-il être son premier VRP ?
Emmanuel Macron prétend réinventer la relation entre le continent africain et l’hexagone mais la France apparaît comme un partenaire ni incontournable, ni particulièrement désiré.
Pourtant, ce tropisme économique marque une rupture avec l’histoire coloniale et néocoloniale française faite d’ingérence politique directe, de formation des polices, d’installation de bases militaires. Elle entérine une transformation profonde du continent africain – et du regard qu’il porte sur la France. Dans de nombreux pays, notamment en Afrique francophone, la France est désormais contestée voire rejetée. Faute d’avoir rompu clairement avec l’ingérence et un certain esprit néo-colonial, elle n’a pas su construire des relations nouvelles, favorables aux différents pays. D’autres puissances investissent et négocient : la France devient un partenaire parmi d’autres. La Chine bien sûr, mais aussi la Turquie, les Émirats arabes unis et l’Inde, aujourd’hui solidement présents.
Emmanuel Macron prétend réinventer la relation entre le continent africain et l’hexagone mais la France apparaît comme un partenaire ni incontournable, ni particulièrement désiré. On peut multiplier les gestes symboliques, changer les noms des sommets, parler d’avenir plutôt que de passé, cela ne suffit pas à reconstruire une confiance abîmée. La politique française envoie des signaux contradictoires : comment parler de partenariat équilibré quand l’aide publique au développement a subi une coupe de 38% entre 2023 et 2025 ? La solidarité recule, les aides deviennent des prêts avec retour sur investissement.
Reste un domaine où des avancées peuvent être saluées : celui de la mémoire. Les restitutions d’œuvres d’art pillées pendant la colonisation progressent enfin. Ce mouvement traduit une prise de conscience tardive mais réelle. Même si restituer sans réparer, reconnaître sans s’excuser, c’est avancer à moitié. Au fond, cette tournée africaine dit tout de la politique d’Emmanuel Macron.