Nouvelle France : un concept qui fait débat

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Les succès de la France insoumise dans les quartiers et les villes populaires ont projeté dans le débat public la proposition de “Nouvelle France”. Parfois, elle clive outrageusement à droite et fait débat à gauche.

Dans l’esprit de Jean-Luc Mélenchon et des insoumis, la “Nouvelle France” est le socle de leur stratégie politique. Ils l’ont mise au cœur de leur campagne municipale. Les succès enregistrés en banlieue ont alors enflammé le débat, notamment depuis la droite et l’extrême-droite : les anathèmes fusent, accompagnés d’un florilège raciste décomplexé.

Apparue après la présidentielle de 2017, la “Nouvelle France” voulait s’opposer à la vision excluante et passéiste de l’extrême-droite. Elle identifiait le peuple moderne, urbain, jeune, racisé, féminisé, en attente de justice, de reconnaissance et de dignité. Il s’agissait de se tourner vers ce peuple que la gauche a vu s’éloigner.

Mais des mobilisations contre le génocide gazaoui aux combats nécessaires contre l’islamophobie et contre les violences policières au faciès, la formule générale de la “Nouvelle France” s’est polarisée peu à peu sur les populations racisées des couronnes périurbaines. Le 31 janvier 2025, Mélenchon lance la formule qui fâche : « Nous sommes voués à être une nation créole et tant mieux ! Que la jeune génération fasse le grand remplacement de l’ancienne génération ». La reprise provocatrice du terme de « grand remplacement » a ancré la “Nouvelle France” dans un débat public dominé par la question de l’immigration. Le ciblage municipal de la FI sur les banlieues matérialise ce déplacement.

Il est vrai qu’un tiers des résidents en France ont une ascendance immigrée sur trois générations et ne disposent pas d’une représentation à leur image. La gauche en a-t-elle vraiment pris la mesure ? Non, pas même dans ses banlieues de prédilection. La FI s’est attachée à le faire : qui peut le lui reprocher ? Bally Bagayoko, le nouveau maire insoumis de Saint-Denis-Pierrefitte, a raison de rappeler que la gauche et le parti communiste avaient trop tardé à en prendre la mesure.

Pourtant, si les banlieues mal représentées font partie de la France, elles ne sont pas la France entière. La question du racisme et des discriminations concerne certes la France entière et ronge la République. Elles doivent donc faire partie d’une proposition de gauche. Mais en durcissant le clivage de l’ancien et du nouveau, des racisés et de ceux qui ne le sont pas, la FI ne voit pas une contradiction : l’insertion de populations nouvelles accroît l’opportunité du mélange… et en même temps, les inégalités et les discriminations construisent des clivages à l’intérieur du peuple. Une action politique ne peut l’ignorer.

En se polarisant sur l’immigration, la proposition de “Nouvelle France” peut alors exacerber la concurrence de deux souffrances : celle de l’héritier du fait colonial soumis au déni de reconnaissance et à la discrimination, et celle du dominé non immigré, sur qui pèse le poids de la relégation et l’angoisse du déclassement.

Pourquoi cette rétraction de la formule de départ ? Parce qu’elle paraît cohérente avec ce qui est aujourd’hui la stratégie insoumise. Dans le discours des Insoumis, la profondeur de la crise sociale, politique et morale revalorise la vieille confrontation du « eux » et « nous » : le peuple ou l’élite, le Rassemblement national ou la France insoumise. Face au grand remplacement rétrograde, un grand remplacement propulsif… Le scénario d’un second tour présidentiel serait d’ores et déjà écrit.

Or, la société ne peut être la simple juxtaposition de groupes, de cultures, de sociabilités ou de communautés qui se côtoient et qui parfois s’affrontent. Elle suppose de dégager du commun. Un projet politique peut s’appuyer prioritairement sur un segment du tout social ; il ne peut être le projet d’une seule France.

Face à une société qui doute et qui s’inquiète, il est dangereux de se réclamer d’une France contre une autre, qu’elle soit celle de l’ancien ou du nouveau, du mouvement ou de l’immobilité, des « métropoles » ou des « périphéries », des minorités racisées ou des majorités présumées monocolores. Le seul horizon soutenable et désirable est celui d’une France qui ne blâme que l’exclusion, qui n’écarte que ce qui sépare.

Mélenchon a eu la bonne idée de proposer un cadre large de réflexion prospective. Il a le tort de le rabougrir en l’enfermant dans une stratégie qui divise le peuple au lieu de le réunir, qui sépare les gauches au lieu de les rassembler. La démocratie se nourrit du heurt des idées, pas de cette guerre des haines que nous annonce l’extrême-droite.

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