Quatre ans de guerre en Ukraine : un ordre en crise
Bousculé par les interdépendances du monde et les impérialismes voraces, l’État-nation demeure le cadre des souverainetés blessées. L’Ukraine montre que sans articulation entre le respect des identifications nationales et la maîtrise partagée de la mondialité, les frontières deviennent des lignes de feu.
Quatre ans après l’invasion, la guerre en Ukraine est un miroir qui reflète la brutalité de l’impérialisme, la fragilité des institutions internationales et de l’Europe, la faiblesse des solidarités proclamées, l’historicité du cadre de l’État-nation.
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L’invasion de l’Ukraine par la Russie n’est pas simplement une répétition des conflits d’équilibre traditionnels : elle est l’expression d’appétits impérialistes, d’un nationalisme exclusif et d’un système international où la souveraineté des peuples reste fragile face aux logiques de puissance.
Quatre ans après, le constat est sévère. Les États-nations se disent garants de la sécurité collective, mais ils demeurent prisonniers de leurs intérêts immédiats, de leurs calculs stratégiques, de leurs mémoires blessées. Le droit international existe, mais il reste suspendu au bon vouloir des puissants. Les résolutions s’accumulent, les sommets se succèdent, les déclarations solennelles abondent et, pourtant, la guerre continue. Le multilatéralisme, qui doit surmonter les anciennes rivalités, apparaît comme un théâtre diplomatique où les rapports de force priment sur les principes.
La difficulté n’est pas qu’en Ukraine. Le comprendre doit aider à promouvoir des solutions de paix plus durables. Comment y parvenir quand les appétits impérialistes sont puissants et que les questions coloniales et identitaires restent ouvertes ? Comment relier des peuples et des territoires quand les frontières ne correspondent ni aux aspirations démocratiques, ni aux consciences nouvelles, ni aux réalités culturelles ?
L’Europe agit, mais à reculons. Tant que la guerre ne s’étend pas directement à son territoire, tant que les marchés tiennent, tant que l’unité minimale des 27 est préservée, l’essentiel semble sauf.
Faisons un pas de côté. Chez les Kurdes, peuple fragmenté entre plusieurs États, la revendication d’autodétermination se heurte à des souverainetés contradictoires et à des équilibres régionaux instables. Chez les Palestiniens, la question coloniale et la négation persistante d’un État viable nourrissent un conflit où la paix semble de moins en moins un horizon. En Ukraine, la négation par Moscou de la légitimité nationale ukrainienne s’inscrit, elle aussi, dans une histoire impériale où l’identité russe est une construction permanente et devient prétexte à l’expansion.
Dans tous ces cas, la paix ne peut être une simple suspension des combats. Elle suppose une architecture politique capable d’articuler souveraineté, pluralité et justice. Elle exige de reconnaître que les identités nationales ne sont pas des essences figées mais des constructions traversées de contradictions. Ce que montrent ces conflits, c’est qu’une stabilité injuste finit toujours par exploser.
Face à cela, l’Union européenne donne le sentiment de gérer la guerre comme elle gère tant d’autres crises – en espérant qu’elles ne pourrissent pas trop vite et qu’elles se résolvent avec sa moindre implication. Certes, il y a eu des sanctions, des aides financières, des livraisons d’armes. Mais derrière ces décisions, une ligne domine : éviter l’embrasement direct, contenir les effets collatéraux, préserver l’unité interne, protéger ses propres équilibres économiques et politiques.
L’Europe agit, mais à reculons. Elle parle d’autonomie stratégique, mais continue de dépendre d’alliances extérieures pour sa défense. Elle proclame une diplomatie de paix, mais peine à formuler une initiative politique forte. Ce réflexe attentiste n’est pas nouveau. Face aux crises migratoires, aux dérives autoritaires en son sein, aux conflits à ses frontières, l’UE a souvent choisi de gagner du temps – parier sur l’usure, sur la normalisation, sur la capacité des événements à se stabiliser d’eux-mêmes. Tant que la guerre ne s’étend pas directement à son territoire, tant que les marchés tiennent, tant que l’unité minimale des 27 est préservée, l’essentiel semble sauf.
Mais l’histoire récente rappelle une évidence : l’absence de vision n’est pas une neutralité, c’est un choix. En différant une pensée stratégique sur une architecture de paix qui articule justice, sécurité et reconnaissance des peuples, l’Europe s’expose à subir les chocs plutôt qu’à les anticiper. S’armer n’est qu’aveux d’impuissance à penser le monde et à y agir.
Cette guerre, comme la plupart des guerres en cours, interroge l’horizon de l’État-nation. Il est bousculé par les évolutions du monde et des sociétés. Installé dans la lignée des révolutions des 18ème et 19ème siècles, il n’a pas perdu de son utilité fonctionnelle. Mais il doit intégrer les données nouvelles des sociétés et l’émergence d’un destin commun de l’humanité. Respecter la spécificité des nations, assurer la sécurité des peuples et assumer les interdépendances de la mondialité : c’est la clé, partout, en Ukraine comme ailleurs.
La paix ne viendra ni de la seule fatigue des combattants, ni de l’équilibre des forces, ni de l’attente prudente des chancelleries. Elle viendra – quand elle viendra – d’une volonté politique capable de relier les peuples plutôt que de les assigner, de reconnaître les blessures coloniales plutôt que de les enfouir, de mettre en cause les appétits impérialistes plutôt que de les contourner.
À défaut, nous continuerons de commémorer les anniversaires de guerres que nous n’aurons pas su empêcher – ni vraiment chercher à terminer.