L’UE est mortelle : la preuve

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Sous couvert de compétitivité, l’UE débat de son avenir. Protectionnisme ou libre-échange, investissements et emprunts communs ou discipline budgétaire : les lignes de fracture sont profondes et le social toujours oublié.

par Catherine Tricot

Ce jeudi, les dirigeants des 27 pays de l’UE se retrouvent pour une journée de travail avant un sommet officiel prévu mi-mars. Ordre du jour : comment développer la compétitivité européenne.

Loin d’être une réunion technique sur la politique économique et industrielle, c’est bien le devenir de l’UE – ses objectifs et son architecture – qui est dans toutes les têtes. Les désaccords sur la conduite à tenir face aux États-Unis et à la Chine ont éprouvé l’unité des 27. 

Dans une interview à un groupe de journaux européens, Emmanuel Macron développe sa vision. Elle se veut offensive face aux deux grandes puissances. Pour le président, il faut emprunter en commun au niveau européen et massivement – 1200 milliards par an – pour investir dans les industries de la défense, de la transition énergétique (les batteries, la décarbonation notamment de l’acier, plan hydrogène, le nucléaire), dans l’IA et dans les calculateurs quantiques. « Dans un moment de course à l’investissement technologique, c’est une faute profonde que de ne pas utiliser cette capacité d’endettement », dit-il. Emmanuel Macron prône également une dose de protectionnisme et la préférence européenne.

Pour le chancelier allemand Friedrich Merz, ces propositions ne sont pas recevables. Pas question d’emprunter, pas question de protéger l’industrie européenne : le libre-échange et les accords type Mercosur restent sa perspective. La priorité est dans l’amélioration de la productivité. Cela passe par « les réformes structurelles profondes et l’achèvement du marché intérieur ». Le Monde nous apprend que « le chancelier Friedrich Merz a négocié en amont avec Giorgia Meloni, la présidente du Conseil italien, une feuille de route qui présente des pistes communes »

De son côté, Pedro Sanchez, le premier ministre socialiste espagnol, a saisi l’occasion d’un déplacement à Dubaï pour afficher sa détermination : « L’Espagne passe des paroles aux actes » et le sujet sur lequel il entend exercer le pouvoir politique est celui du numérique. Il propose une « coalition des volontaires » pour reprendre le contrôle face aux Gafam.

Enfin, Ursula von der Leyen invite les États à se réunir par groupes d’intérêts, neuf au minimum, pour rester conforme aux traités européens.

En résumé, plusieurs débats se profilent. 

Le premier porte sur l’analyse des faiblesses de l’Europe, débat ouvert par le rapport Draghi il y a 18 mois et dont nous rendions compte ici et . Le diagnostic d’un décrochage de compétitivité ne fait pas entièrement consensus. Et ses raisons encore moins. Mais pour la retrouver, tous veulent simplifier, débureaucratiser, alléger les normes. Les lois européennes dites « omnibus » le traduisent : il s’agit de dérégulation massive avec un abaissement de normes sociales, environnementales, fiscales… Pour Emmanuel Macron, il faut donc également investir dans les technologies du futur. Pour Giorgia Meloni et Friedrich Merz, il faut abaisser les coûts de production. Pour ces derniers, pas question de recourir à des emprunts européens. Le président français élude les désaccords entre pays européens, non seulement sur la question de l’emprunt mais aussi sur le choix des projets européens. Ce qui pourtant mériterait débat. 

On se demandera pourquoi la recherche médicale et la pharmacie ou encore l’espace ne font pas partie des axes d’investissement, alors même que la France y a des atouts… Pour l’IA, l’enjeu est peut-être moins celui de son financement que d’un pilotage des finalités : l’IA, pourquoi pas, mais pour quoi faire ? La question des finalités de l’Europe et donc du projet européen est reposée. Significativement, Emmanuel Macron rappelle qu’« on s’était réunis pour ne plus faire la guerre » mais ne parle plus que de défense militaire. Pedro Sanchez, lui, maintient la centralité de la paix.

Le second débat qui s’amorce est celui de l’organisation de l’Europe. Les « coalitions des volontaires » initiées pour l’Ukraine, proposées par l’Espagne pour le numérique, esquissent une architecture toute nouvelle de l’UE, plus souple, plus réactive. Ne porte-t-elle pas en germe une Europe à plusieurs vitesses et peut-être même l’éclatement de l’Union ? Emmanuel Macron l’entrevoit. Sa réponse passerait par une nouvelle répartition des compétences : le social serait renvoyé aux États, privés des leviers décisifs, tandis que la « stratégie », telle qu’il la conçoit (et dont il exclut le développement humain et les politiques sociales), serait consacrée à l’échelle européenne : « Les budgets nationaux sont contraints par notre capacité à adapter nos modèles sociaux au vieillissement de notre démographie ». Il ajoute que « cet investissement, si on veut qu’il préserve le marché intérieur, qu’il ne le fragmente pas un peu plus, il ne faut pas le renvoyer aux nations. Ce doit être un investissement conjoint. » Avec cette vision, c’est toute l’architecture de l’Union européenne, son rôle par rapport aux États et l’insuffisance démocratique de ses institutions et de son fonctionnement qui en serait aggravée. Si Emmanuel Macron devait être suivi, la place du choix politique dans les différents pays serait réduite à bien peu. 

Dans ce débat, une chose au moins paraît sûre. Dans un monde d’empires rivaux, de politiques de puissance et de prédation, l’Europe se détruira si elle renonce toujours plus à porter les différences sur lesquelles elle s’est, pour une part, reconstruite après-guerre et qui l’ont rendue attractive : ses droits sociaux, son modèle social, ses services publics. Et plus récemment la prise en compte des enjeux du climat et de la biodiversité.

Les débats qui s’engagent entre les dirigeants européens seront décisifs pour le futur. Ils doivent être beaucoup plus largement partagés et discutés.

Catherine Tricot

🔴 STRATÉGIE DU JOUR

La division des partis aux municipales relancent l’hypothèse d’un « troisième tour »

Dans les campagnes municipales en cours, beaucoup jurent aujourd’hui qu’aucune alliance ne verra le jour : ni entre LFI et le PS, ni entre LR et l’extrême droite. Mais les municipales ne se jouent pas seulement en deux tours, au moins à Paris, Lyon et Marseille depuis une loi votée en août dernier. Dans ces trois villes, la liste arrivée en tête au second tour bénéficie d’une prime de 25% des sièges (contre 50% pour le reste des communes françaises de plus de 1000 habitants). Le reste des sièges est réparti à la proportionnelle. Ce mécanisme est conçu pour dégager une majorité, même relative. Seulement, au vu des configurations très fragmentées, cette prime pourrait ne pas suffire à clarifier totalement le rapport de forces. Prenons l’exemple d’une liste en tête au deuxième tour avec 33% des voix : elle aurait 25% des sièges + 33% des 75% de sièges restants soit un total de 49,75% des sièges… en dessous de la majorité absolue. D’où l’hypothèse d’un « troisième tour » : non pas un nouveau vote populaire, mais l’élection du maire par le conseil municipal fraîchement élu, où les équilibres internes et d’éventuelles recompositions peuvent peser. Les intentions d’aujourd’hui résisteront-elles aux réalités arithmétiques du soir du premier, voire du second tour ? Rien n’est moins sûr.

P.P.-V.

ON VOUS RECOMMANDE…

« Iran 1988, l’opposition massacrée », sur France Culture. Ce « Cours de l’histoire » n’est pas optionnel. Alors que l’Iran semble entrer dans un nouveau cycle révolutionnaire, Xavier Mauduit et son invitée, Chowra Makaremi, une anthropologue et cinéaste iranienne, reviennent sur la chute du chah. Ils éclairent les enjeux géostratégiques d’alors, évoquent les différentes forces en présence et rappellent la puissance des partis de gauche, le rôle des intellectuels et des poètes. De formidables éclairages qui portent jusqu’à aujourd’hui.

C’EST CADEAU 🎁🎁🎁

Sarah Knafo a été couronnée « révélation de l’année », ce mercredi, par la revue Le Trombinoscope, avec le partenariat des chaînes LCP et Public Sénat. On n’est plus au niveau de la dédiabolisation, ils mettent carrément l’extrême droite sur un piédestal. Ni Olivier Faure ni Fabien Gay, tous deux récompensés le même soir, n’ont sourcillé au moment de partager ce moment de gloriole avec une facho.

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