L’économiste Bernard Marx et l’historien Roger Martelli débattent autour du « social-fédéralisme »

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En début de semaine, Roger Martelli analysait la prise de position de Thomas Piketty, Étienne Balibar et Dominique Meda en faveur d’un social-fédéralisme européen. Un nouveau leurre qui contourne la politique, écrivait-il. Aujourd’hui, notre chroniqueur éco Bernard Marx et l’historien reprennent la plume et le débat.

Bernard Marx : ne pas fermer le dialogue

La tribune publiée récemment dans Le Monde appelant à inventer un « nouveau social-fédéralisme » m’avait échappé. Sa lecture, en revanche, m’a surpris à la lumière du commentaire critique que Roger Martelli en a fait dans la newsletter de Regards.

Roger reproche à ce texte – comme à celui publié un mois plus tôt – de ne pas interroger les responsabilités des institutions européennes ni les choix économiques, sociaux ou diplomatiques qui ont structuré l’Union depuis des décennies. Il oppose à cela la nécessité, pour l’Europe, de rompre avec les logiques dominantes : concurrence généralisée, dérégulation, baisse des coûts humains, dynamique inégalitaire.

Mais faut-il, au nom de cette critique, se détourner du dialogue avec les auteurs de cette tribune au seul motif qu’ils se réclament d’un horizon fédéraliste ? C’est là que le désaccord apparaît.

À la différence de l’appel précédent – signé notamment par Cohn-Bendit, Attali, Letta, Lamy – et qui visait surtout à sauver l’ordre existant sous couvert de fédéralisme, la tribune plus récente pose un diagnostic nettement plus critique. Ses auteurs reconnaissent explicitement que l’Union européenne s’est construite sur une logique « libérale-fédérale » : marché unique dérégulé, concurrence libre et non faussée, libre circulation des capitaux, indépendance de la BCE, accords de libre-échange, faiblesse budgétaire, abandon de l’industrie et de la souveraineté stratégique sous parapluie américain.

Ils ajoutent que le basculement géopolitique actuel rend cet édifice obsolète et posent une question centrale : l’Europe est-elle capable de s’adapter à cette nouvelle ère ? L’enjeu, écrivent-ils, n’est pas de sauver les institutions bruxelloises libérales-fédérales.

Certes, leur proposition d’une « banque centrale de la démocratie » peut laisser perplexe, tant l’oxymore interroge. Mais au moins tentent-ils de relier contenu politique et formes institutionnelles. Et ce débat me semble décisif au moment où la réponse dominante consiste à « sauver l’Europe face à Trump » en recyclant le libre-échangisme vers l’Amérique latine ou l’Inde, tout en menant, à l’intérieur, une chasse aux normes sociales et environnementales.

Bernard Marx


Roger Martelli : faire le choix de l’Europe, mais autour d’autres choix

La réaction de Bernard Marx m’a d’abord conduit à reconnaître une erreur. Il n’est pas exact de dire que les signataires de la récente tribune du Monde ne prennent pas leurs distances avec les orientations européennes dominantes des dernières décennies. Ils le font, et ce point de départ critique est largement partagé. Il justifie à lui seul que le débat soit ouvert.

Cela dit, ce socle commun n’efface pas ce qui m’éloigne de leur démarche.

Quand on critique une politique, trois exigences me paraissent incontournables : identifier clairement qui l’a produite et portée ; préciser la logique des alternatives proposées ; désigner les forces sociales et politiques capables de rendre ces alternatives majoritaires. Or, sur ces trois plans, je reste en désaccord avec le propos publié.

La trajectoire européenne dite « libérale-fédéraliste » n’est pas une fatalité abstraite. Elle est le produit d’une convergence patiemment construite, au nom de l’européisme, entre la droite ultralibérale et la tentation sociale-libérale d’une grande partie du socialisme européen. Dans ce contexte, ignorée par la tribune, la notion de « social-fédéralisme » me paraît aussi douteuse que celle de « social-libéralisme » hier, ou que le serait un hypothétique « social-souverainisme » aujourd’hui. Ne pas nommer clairement les racines du problème – le consensus européen dominant – c’est courir le risque de sa reproduction.

Sur les alternatives, le débat reste évidemment ouvert. Comme Bernard, j’ai été interrogé par la proposition de « banque centrale de la démocratie ». Peut-être la formule clinquante est-elle induite par la brièveté d’une tribune. Mais, à tout prendre, j’aurais préféré que soient mises au premier plan les valeurs, les normes, les critères et les méthodes d’une autre vision de l’Europe, avant même la question des formes institutionnelles. C’est autour de cela et non sur le fédéralisme qu’un rassemblement peut et doit se construire.

Enfin, le point le plus décisif est politique. Nous ne sommes pas seulement face à un choix entre une Europe un peu plus à gauche ou un peu plus à droite. Le risque est celui d’une dislocation du continent et de sa submersion par une doxa mêlant libéralisme effréné, autoritarisme, agressivité géopolitique et repli identitaire.

Dans cette situation, le périmètre proposé – celui d’un rassemblement des seuls pro-européens fédéralistes – me paraît irréaliste et trop étroit. Il s’inscrit, de fait, dans la continuité du compromis existant entre PPE et social-démocratie. Or, si ce compromis est le socle de l’enlisement européen, il faut le déconstruire et pas l’infléchir, non en se rassemblant autour d’une forme institutionnelle, mais autour d’un projet global de société.

Faire le choix de l’Europe, oui. Mais d’une union forte scellée par d’autres choix. Ce sont eux qui détermineront le périmètre, la stratégie, les méthodes de décision et d’action et la forme des institutions.

Je reconnais que, heurté par la première tribune, j’ai reporté imprudemment ses défauts sur la seconde, au motif qu’elle s’en réclamait explicitement. Je n’aurais pas dû le faire : pan sur le bec !

Je maintiens donc mes réserves sur la notion de « social-fédéralisme » et refuse l’idée d’un grand rassemblement indifférencié des « pro-européens ». Mais il existe suffisamment de points communs avec les signataires de la tribune la plus récente pour souhaiter, et même appeler, à un dialogue constructif.

Roger Martelli

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