À bas Parcoursup, mais après ?

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La newsletter du 21 janvier 📨

par Pablo Pillaud-Vivien

C’est le début de la saison Parcoursup pour des centaines de milliers de lycéens en terminale. Ce système de préinscription est devenu le symbole des maux de l’enseignement supérieur. Mais si l’algorithme cristallise les angoisses et les colères, il masque l’essentiel : l’absence d’un projet éducatif capable de dire ce que nous voulons transmettre, produire et devenir collectivement.

Parcoursup ouvre ses inscriptions pour 2026. Pour de nombreux jeunes et familles, c’est cela l’actualité… Il a su faire l’unanimité contre lui. Faire huer Parcoursup et c’est le succès assuré dans tous les meetings. Contre la sélection absurde – un vœu en psycho et te voilà en géo –, contre l’opacité algorithmique, contre l’orientation par l’échec, contre la mise en concurrence généralisée des lycéens. Une question demeure : que propose-t-on à la place ?

L’État consacre chaque année des dizaines de milliards à l’enseignement supérieur, mais ce budget ramené par étudiant a chuté de 22% depuis 2008. La gauche propose de corriger, de rééquilibrer, de démocratiser l’accès. Mais à quoi doit servir l’école, comme l’université, dans une société qui va, c’est certain, se transformer radicalement ? Parcoursup est le révélateur d’un système éducatif qui a renoncé à penser ce qu’il transmet, à qui, et dans quel but commun.

Depuis des décennies, l’école est sommée de réparer les inégalités sociales, former des citoyens, former aux métiers et préparer à des métiers qui n’existent pas encore. Mais sans jamais clarifier ce que chaque citoyen devrait acquérir.

Le socle commun est trop souvent un empilement de disciplines académiques, hiérarchisées, sacralisées : mathématiques, français, histoire, sciences naturelles. Indispensables. Mais la question des savoir-faire, des compétences pratiques, techniques, collectives, reste un angle mort du projet éducatif.

La question n’est donc pas seulement comment on oriente, mais quel type de nation nous voulons construire ? Une société qui se rêve post-industrielle assise sur une économie de services, dépendante des chaînes de valeur mondialisées ? Ou une nation capable de produire, de soigner, de défendre le droit, de nourrir sa population et de jouir aussi ?

La France affirme vouloir se réindustrialiser, réussir la bifurcation écologique, demeurer une grande nation agricole et de services publics. Mais les chiffres racontent une autre histoire. Chaque année, elle forme environ 100 000 diplômés dans les filières d’ingénierie, quand les États-Unis en forment près de 240 000 (pour 340 millions d’habitants), la Russie plus de 450 000 (pour 140 millions d’habitants) et l’Iran plus de 230 000 (pour 90 millions d’habitants). Des puissances industrielles ou émergentes investissent massivement dans les savoirs techniques quand la France reste en retrait. Le même sous-investissement structurel se retrouve dans les métiers du soin : avec 340 médecins et 888 infirmiers pour 100 000 habitants, la France est nettement moins dotée que l’Allemagne, qui en compte respectivement 455 et près de 1200. Côté justice, l’écart est tout aussi frappant : la France dispose d’environ 11 juges pour 100 000 habitants, contre près de 25 en Allemagne, et presque deux fois moins d’avocats par habitant. Partout, le constat est le même : enseignants, techniciens, cadres intermédiaires manquent, par choix politiques.

La France affiche des ambitions de puissance productive et démocratique sans jamais se poser la question décisive : quels métiers voulons-nous former, en quelle quantité, et à travers quels enseignements communs pour faire société ? On ne rebâtit pas une industrie sans une culture technique partagée. On ne transforme l’agriculture sans des savoirs agronomiques largement diffusés. On ne renforce l’État de droit sans une formation exigeante au raisonnement juridique. Tout cela ne relève pas du marché de l’orientation individuelle mais de choix politiques collectifs.

Mais former à ces métiers ne suffit pas. Une école émancipatrice ne peut être réduite à une annexe du marché du travail, ni l’université à une fabrique de compétences immédiatement monétisables. L’éducation doit aussi nous apprendre à regarder le monde, à y être et y agir, pas seulement à y produire. Apprendre à dessiner, à jardiner, à écouter, à faire de la musique, à admirer une œuvre d’art, à lire, à comprendre un texte, à réparer un objet ou à monter son installation électrique : c’est ce qui construit des individus autonomes, sensibles, capables d’attention, de coopération et de jugement. Tout ce que l’on apprend n’a pas vocation à être rentable… 

Reste pourtant une question décisive, que Parcoursup ne fait qu’effleurer mais que la gauche ne peut plus esquiver. Avec l’intelligence artificielle, l’automatisation et les gains de productivité à venir, du temps de travail va se libérer. Mais pour quoi faire ? Pour produire plus, consommer plus, s’adapter en permanence à un marché du travail instable ? Ou pour apprendre autrement, participer davantage à la vie démocratique, créer, transmettre, prendre soin, habiter pleinement le monde ? Cette question du temps libéré est indissociable de celle de l’éducation : si l’on ne sait pas quoi faire du temps gagné, c’est que l’on n’a jamais appris à autre chose qu’à travailler.

Penser Parcoursup, ce n’est donc pas seulement repenser l’orientation, c’est rouvrir un débat politique majeur sur ce que nous voulons transmettre, sur la place du savoir dans une société émancipée et sur le type de civilisation que nous choisissons de construire. Tant que ce débat restera absent, Parcoursup continuera de trier des trajectoires individuelles là où il faudrait enfin organiser un avenir commun.

Pablo Pillaud-Vivien

🔴 IDÉE DU JOUR

Prison, HLM : même tambouille pour le ministre du logement

Ce qu’il y a de bien avec les gens de droite, c’est qu’ils osent tout, même l’exécrable. Au Sénat, deux amendements du sénateur UDI Michel Canévet ont pris une dimension inattendue. Il proposait de « comptabiliser les cellules de prison au titre de la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains (SRU), qui impose aux communes de plus de 3500 habitants des grandes agglomérations (1500 en Île-de-France) de compter au moins 25% de logements sociaux », lit-on sur Mediapart. Concrètement, cette proposition visait à faire d’une pierre deux coups : de la main droite, elle « encourageait » les maires, plutôt réticents, à accueillir de nouvelles prisons – on rappelle que les gouvernements successifs sont toujours plus « bâtisseurs » en la matière – quand, de la main gauche, elle leur offrait en échange de moins se soucier du respect de la loi SRU. Une cellule en plus égale un logement social en moins… Tout bénef’ ! Une idée qu’elle est tellement bonne que le ministre du logement Vincent Jeanbrun s’en est mêlé, avec un cynisme à peine dissimulé : « Quand vous avez sur un territoire des contraintes majeures […], la loi SRU s’adapte », avance-t-il avant d’apporter « le soutien du gouvernement, et particulièrement du ministère de la justice ». Manque de bol, l’amendement a été rejeté. Mais le ministre promet « de reparler de ces dispositions dans le grand plan logement que je présenterai après la séquence budgétaire ». Après les motions de censure, donc.

L.L.C.

ON VOUS RECOMMANDE…

« Le monde est désormais en ‘faillite hydrique’, selon un rapport de l’ONU », à lire sur The Conversation. La pénurie d’eau fait de plus en plus l’actualité, en Iran, en Turquie, aux États-Unis… Les causes sont connues : surexploitation, dérèglement climatique. Les conséquences sont systémiques, elles touchent le secteur agricole, provoquent des incendies, des tempêtes de poussière, des effondrements du sol et privent d’eau potable un nombre faramineux de gens : « Environ 4 milliards de personnes vivent dans des conditions de grave pénurie d’eau (c’est-à-dire sans accès à une quantité d’eau suffisante pour répondre à tous leurs besoins) pendant au moins un mois par an ». La guerre de l’or bleu est évitable, mais elle demande des révolutions substantielles. Que l’on gagne ou perde cette guerre, l’humanité aura un lourd tribut à payer.

C’EST CADEAU 🎁🎁🎁

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