Le chaos, les somnambules et la politique
Dans cette chronique, Alain Bertho revient sur 18 mois de blocage et de chaos politique. Le héros de Stendhal, Fabrice Del Dogo, l’accompagne pour contempler le champ de ruines. Au loin, une lueur ?
Depuis dix-huit mois, le blocage institutionnel génère dans le pays un chaos politique dont on ne mesure pas l’ampleur. Le Nouveau Front Populaire a explosé. Alors que l’extrême droite s’apprête à ramasser la mise, la plus grande partie de la gauche, frappée de somnambulisme, erre sur le champ de bataille. Cette épreuve de vérité nous rappelle l’essentiel : l’urgence de politique.
« En politique, il n’y a que des présents.
C’est à chaque instant que se renouvellent les liens de la servitude inégalitaire ou que s’inventent les chemins de l’émancipation »Jacques Rancières, En quel temps vivons-nous ? 2017.
En quel temps vivons-nous ? Cette question posée par Jacques Rancière en 2017 à l’élection de Macron, est aujourd’hui la nôtre alors que le fascisme installe les conditions de son avènement à court terme.
Il parlait alors « d’un temps auquel l’Histoire n’a fait aucune promesse ni le passé légué aucune leçon ». Et des leçons nous en cherchons désespérément dans la boite à outils de l’Histoire. Celle des années trente, celle du Front Populaire, celle de la montée du nazisme. Nous lisons toutes et tous avec passion, l’excellent travail de Johann Chapoutot. Il nous rappelle que ni l’angoisse qui nous prend, ni l’irresponsabilité antidémocratique des classes dominantes ne sont une nouveauté historique.
Hélas, connaitre les mécanismes structurels et récurrents du désastre ne nous donne pas les clés de la résistance victorieuse. À ne pas dépasser le stade de l’incantation antifasciste, la simple dénonciation générale des « irresponsables » peut devenir l’alibi d’un somnambulisme politique collectif et contagieux. Car le temps s’accélère. Le pays politique n’est plus le même qu’en juin 2024. En 18 mois, nous avons vécu une expérience collective qui bouleverse la donne au quotidien, qui transforme des sursauts populaires en gadgets parlementaires, des espérances en exigence méfiante ou en ressentiment. Dans ces circonstances, quand « tout le monde cherche une alchimie électorale » nous prévient Myriam Bregman, opposante à Milei, « on ne peut éviter de lutter ».
L’espérance égarée du mouvement populaire
En 18 mois, le carrosse s’est transformé en citrouille. L’élan populaire de juin 2024 qui enracinait la résistance à l’extrême droite dans une puissance collective puisée dans la résistance à la réforme des retraites serait-il réduit à une « primaire présidentielle » politiquement aseptisée ?
Faut-il rappeler ici la force de la mobilisation de juin 2024 ? Loin du «sauve-qui-peut » qui avait présidé à la NUPES, la puissance du mouvement populaire que la défaite lors de la réforme des retraites n’avait pas découragé a alors imposé aux partis une unité électorale jamais vue sur la base d’un programme de combat.
Faut-il rappeler que cette puissance a mis le Nouveau Front Populaire en tête des suffrages ?
Faut-il rappeler que cette puissance s’est incarnée dans des centaines de comités locaux unitaires. Durant un an, à Saint-Denis, ce comité s’est réuni quasiment une fois par semaine, devenant un carrefour des collectifs de lutte et de résistance sur le logement, les transports, les droits de séjour des étrangers, les violences policières. Il a organisé deux forums locaux. Il a été à l’initiative d’un carnaval des luttes.
À l’initiative de la Fondation Copernic, le réseau national des comités locaux prend forme au printemps et se met en tête d’organiser une convention de la Gauche politique et sociale. Il était sans doute déjà trop tard.
En 18 mois, le piège de l’impuissance parlementaire s’est refermé sur le débat politique. Le Nouveau Front Populaire n’aura guère vécu plus longtemps que la NUPES née en mai 2022, un peu chahutée par la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023, secouée par les émeutes suivant la mort de Nahel. Les élections européennes consacrèrent son naufrage.
Dans les semaines qui suivent les élections de juin 2024, la division s’est enkystée. La force politique qui fut un moteur de l’union en 2022 comme en 2024 est mise à l’index dans une cacophonie politique pestilentielle. Des démarches « unitaires » partielles et hors sol social aggravent les errances de la gauche politique avec pour seule perspective une « primaire présidentielle » sans dynamique, sans récit conquérant, sans enracinement populaire, sans capacité de rassemblement. La constitution du Nouveau Front populaire, en urgence électorale, n’aura pallié aucune des deux faiblesses létales de la gauche partisane : la distance structurelle persistante avec le mouvement populaire et l’absence de récit cohérent commun face au rouleau compresseur idéologique dont dispose aujourd’hui l’extrême droite.
Le piège parlementaire
« Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bonne mine ; il commençait à se croire l’ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques heures. »
Stendhal, Le Rouge et le noir
Certes, le mouvement populaire, la gauche réelle, bouge encore. L’annonce du mouvement « Bloquons tout » durant l’été 2025 suffit à conduire le gouvernement Bayrou à se faire Hara Kiri. La mobilisation syndicale du 18 septembre a mis des centaines de milliers de personnes dans la rue contre un budget de guerre sociale.
Car le pays est beaucoup moins à droite que la classe politico-médiatique. Le soutien populaire aux Gilets Jaunes puis à la mobilisation contre la réforme des retraites a été majoritaire. Comme le montre Vincent Tiberj, la « droitisation de la société française » est un mythe qui ne résiste pas à l’examen des chiffres et des enquêtes sur la durée 1. Mais, depuis en particulier l’expérience douloureuse du social libéralisme sous Hollande, ce pays ne se reconnait plus dans la gauche partisane.
Le fossé s’est creusé entre le mouvement populaire et la mobilisation électorale. Le Nouveau Front Populaire avait ouvert la possibilité d’une réconciliation. Il n’a pas tenu le choc de la bataille brutale que mène la classe dominante pour le maintien de sa domination. Pire : une partie de la Gauche travaille aujourd’hui, par incompétence et/ou aveuglement, à creuser encore le fossé. Le PS ne fait pas autre chose quand il décide de vendre le mouvement populaire pour un plat de lentilles budgétaire.
Alors que la séquence qui s’ouvre à l’automne 2025 est celle d’une bataille pieds à pied contre la dérive fascisante du néolibéralisme, le piège parlementaire se referme non seulement sur le PS, non seulement sur les Verts qui finissent par permettre l’adoption de la loi de financement de la Sécurité Sociale, mais sur le pays tout entier.
La stratégie macronienne du gouvernement minoritaire apparait pour ce qu’elle est : un coup d’État rampant contre la démocratie parlementaire, une stratégie de l’ingouvernementalité, une pédagogie de l’impossible.
Pour la classe dominante, cette stratégie a deux vertus La première est de bloquer la gauche arrivée en tête aux législatives dans une frustration permanente Cette sorte de suspension du temps politique alimente des soifs de compromis et fait oublier le temps politique réel : celui du pays qui souffre.
La seconde vertu consiste à continuer à gouverner malgré le verdict des urnes, d’enfoncer plus profond le poignard néolibéral autoritaire dans le corps social, de sacrifier la gestion du pays pour sauver les dividendes.
Mais il y a plus. À la casse aggravée des services publics et des solidarités collectives, s’ajoute notamment sous le ministère Retailleau, une entrée franche dans la persécution xénophobe et islamophobe. Le pays s’habitue au fascisme comme la grenouille dans l’eau tiède qui ne voit pas venir la cuisson. La violence policière s’aggrave encore. Les atteintes à la liberté d’expression se banalisent : contre des humoristes, contre des journalistes, contre des universitaires, contre les syndicalistes, contre quiconque perturbe le flot d’ordures de la propagande bolloréenne.
Le débat public est maintenant structuré par des anathèmes docilement relayés sur les plateaux audiovisuels. L’accusation d’antisémitisme est brandie sans modération ni contrôle. Le champ de l’inquisition est large quand critiquer Israël devient un sacrilège par temps de génocide à Gaza. Une partie de la gauche y est sensible et le relaie en son sein. Tels Fabrice à Waterloo, ils et elles sont un certain nombre à chercher dans le petit monde parlementaire des connivences illusoires au milieu du champ de bataille. Persuadé.es que le danger fasciste n’est qu’un danger électoral, ils et elles se contentent de retarder l’échéance en ce répétant à chaque abandon : « jusqu’ici tout va bien ».
La crise n’est pas parlementaire : elle est nationale
La stratégie macronienne a une conséquence largement sous-estimée : la délégitimation non seulement du pouvoir mais aussi de toutes celles et ceux qui l’aident à survivre ou qui le regardent faire.
Les somnambules sont incapables de voir les dégâts politiques que la séquence provoque dans un pays aux prises avec la politique néolibérale la plus brutale que nous ayons connue depuis des décennies. Figé.es dans leurs postures, ils et elles ne voient pas que le monde bouge dans ses profondeurs et qu’il bouge vite.
Ces dégâts sont mesurables. L’enquête de l’ObSoCo et du CEVIPOF sur les « Priorités françaises », rendue publique début décembre, a curieusement été peu mise en valeur par un débat public et médiatique absorbé par les marivaudages budgétaires entre le PS, les macronistes et la droite parlementaire.
Les conclusions de l’étude qui permet de voir des évolutions sur 10 ans sont sans appel. En 2015, le chômage tenait largement la corde des préoccupations populaires, mis en priorité par 65 % des personnes interrogées. En 2020, Covid oblige, la santé passe en tête avec 61 % suivie par la politique économique (37 %). En 2025, le chômage n’est mis en avant que par 7 %, la politique économique 8 %, la santé 3 %, le climat 4 %. L’inquiétude s’est globalisée et politisée. Le quinté gagnant est dans l’ordre : « la régulation de la vie politique et l’éthique gouvernementale » (30 %), l’inflation (27 %), la justice et la criminalité (24 %), le budget (21 %) et l’immigration (20 %) en recul sur 2015 (26 %, priorité n°2).
La capacité générale de gouvernance par la classe politique est clairement mise en cause dans toutes ses dimensions, de l’éthique à la criminalité. Cette crise n’est pas propre à la France. Les soulèvements de la « génération Z » dans le monde ces derniers mois manifestent la montée de cette crise universelle de légitimité. Mais, faute de l’affirmation d’une alternative démocratique forte, cet effondrement étatique ouvre la porte à des réponses toutes aussi incertaines à un autoritarisme renforcé comme au fascisme contemporain.
Aujourd’hui les forces politiques qui, au nom de la gauche, aident à prolonger cette situation de confusion étatique et parlementaire ne retardent pas l’échéance. Elles travaillent à aggraver le désastre en cours. Car la crise que nous vivons n’est pas une simple crise constitutionnelle. C’est un effondrement du commun institutionnel. C’est une crise nationale comme celle qui a secoué les USA et secoue de nombreux pays dans le monde.
À cette crise, l’extrême droite a depuis longtemps une réponse forte, ici et ailleurs. Elle consiste à substituer l’Ethnos identitaire au Demos défaillant. C’est pourquoi l’islamophobie, la xénophobie et le racisme en général sont au centre de son projet. Ce ne sont pas seulement des discours électoraux mais des actes, des lois, des violences structurelles. Ce sont des mobilisations de masse comme en Angleterre durant l’été 2024 quand, dans 26 villes, des foules populaires s’en sont prises physiquement aux mosquées et aux hôtels de demandeurs d’asile (25). L’été 2025 a vu la peste s’étendre : en Irlande du Nord contre les Roms, en Espagne contre les Marocains, en Angleterre où les manifestations anti-migrants se sont multipliées et même au Bangladesh dans les jours qui ont suivi la chute de la première ministre Sheikh Hasina en aout 2024. Du 8 au 13 aout, dans 53 districts du pays, les Hindous, stigmatisés comme partisans de l’ancien gouvernement, sont victimes de violences de masse. Cet Ethnos meurtrier est aux principes même de l’État actuel d’Israël, du génocide de Gaza, de l’épuration éthique en cours en Cisjordanie. À cette crise, le macronisme cherche lui-même une réponse et pense l’avoir trouvé dans les accents guerriers, le « sacrifice de nos enfants » et la hausse des budgets militaires comme instrument ultime de casse sociale. C’est une méthode qui fait ses preuves pour restaurer et maintenir par la force le consentement populaire et la légitimité des chefs en Russie comme en Israël (encore…).
L’union ne fait pas la gauche
« Il remarqua que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. (…) La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de la gloire qu’il s’était figuré. Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon ; il devint très pâle. »
Stendhal, Le Rouge et le noir
Comment, au fil des semaines, ne pas être frappé, désespéré par la faiblesse politique des partis de la gauche traditionnelle, de leurs représentant.es, de leurs élu.es. Méconnaissance des dossiers, récit politique invertébré, incapacité à contrer le récit néo fasciste dominant, sous-estimation dramatique de l’adversaire. En face à face, Raphael Gluksman est balayé par Zemmour et Marine Tondelier par Marion Maréchal Le Pen. Combien, dans les mois qui viennent vont, à l’instar de Fabrice à Waterloo, « se laisser tomber sur le gazon » et « devenir très pâle » devant l’inexorable ?
Le Parti socialiste a été incapable, faute de travail collectif et faute de troupes populaires, d’utiliser l’aventure du NFP pour rompre avec le social-libéralisme. Parti d’élu.es, la réélection reste sa boussole : allié à LFI en juin 2024, contre LFI, croit-il, en 2026 et 2027.
Le parti communiste est déchiré entre ce qui lui reste de base populaire et de culture partagée et une direction déboussolée qui fait de la nostalgie d’une classe perdue le ciment d’un récit de plus en plus réactionnaire. Les saillies de Fabien Roussel contre le RSA2, contre « la gauche des allocations et des minima sociaux » étonnent jusqu’au JDD et viennent grossir le flot du récit contre « l’assistanat » au cœur de l’imaginaire de l’extrême droite3.
Le parti des Verts reste le plus paradoxal. En lien avec des mobilisations multiformes, déterminées, modernes dans leurs aspirations et fortement réprimées, il ne produit au niveau national qu’un discours terriblement technocratique, socialement désincarné, réduisant le fascisme à une menace électorale, à cent lieues des batailles concrètes contre le racisme, l’islamophobie, la police de la pensée, la violence de la police tout court….
Pour ces trois partis, cette absence commune d’inscription dans une alternative sociale, politique et écologique cohérente laisse toute la place à des positionnements tactiques soit de différenciation (avec LFI bien sûr) soit de primaire présidentielle sans contenu au nom d’une union sans consistance. À la recherche de la pierre philosophale de l’unité populaire4, cette alchimie électorale bricole des corps électoraux ad hoc au nom de la démocratie, privilégie l’investissement des classes moyennes au nom de la mobilisation populaire[3], ajoute du délégataire au délégataire et fait l’impasse sur le seul vrai ciment de mobilisation : ce qui nous rassemble dans la résistance ici et maintenant.
L’union ne fait pas forcément la gauche car l’unité populaire a horreur du vide. L’expérience des dernières années est sans appel : l’union de la gauche ne crée sens et dynamique que sous hégémonie insoumise.
Surtout il ne s’agit pas d’un casting. La question de l’heure n’est pas de savoir qui va arrêter le RN, mais de quelle politique, de quel type d’organisation politique nous avons collectivement besoin dans cette bataille vitale.
Où peut aujourd’hui se produire de la politique, se construire un contre récit national cohérent, se cultiver les communs dans des résistances concrètes ?
Surement pas dans les partis de la gauche historique que sont le Parti Socialiste et le Parti Communiste. Déracinés de leurs bases d’autrefois, phagocytés par la représentation électorale et le fonctionnement de l’État national et local, ils n’ont plus les capacités de réflexion politique collective qu’ils ont eu. Ils ne sont plus que l’ombre de leur souvenirs politiques, vestiges d’un temps dont ils tentent parfois d’imiter les postures.
Surement pas chez les Verts, poussant jusqu’à la caricature, les défauts des vieux partis parlementaires dont une bonne partie des énergies humaines sont mobilisées par des batailles internes et dont le seul point de convergence reste la survie de l’organisation. On sait depuis longtemps que ce modèle d’organisation hérité du XX° siècle, nommé souvent de façon vague « forme parti » est devenu obsolète. Voilà vingt ans que la recherche d’un nouveau modèle est à l’ordre du jour. Sans beaucoup de succès. Toutes les gauches alternatives se sont heurtées à cet obstacle et se sont fait absorber par les rouages d’un système de représentation toujours paralysant et parfois corrupteur. Podemos en Espagne en est presque une caricature.
Démocratie, Démos et politique
De quelle action politique avons-nous besoin ? L’interrogation théorique est devenue une question pratique urgente. Depuis vingt ans, elle se pose sur deux plans distincts : celui de la constitution du peuple politique, le Demos, condition de toute démocratie réelle et celui de l’élaboration d’une alternative.
Cette distinction est nouvelle. On a très longtemps pensé le parti comme le lieu de l’articulation entre la constitution de la puissance populaire (la conscience de classe) et l’élaboration de récits politiques cohérents (le projet révolutionnaire par exemple). Nous sommes dans une autre séquence historique.
L’enjeu de la puissance populaire est la construction d’un peuple politique rassemblé, d’un Demos, par les mobilisations et les assemblées. D’une intelligence collective consciente d’elle-même. C’est un enjeu démocratique central. Dès son origine antique, la démocratie s’est fondée dans les assemblées que la démocratie représentative a voulu ensuite éloigner du pouvoir. Les assemblées ont resurgi au XXIème siècle avec les forums sociaux, les places occupées de Tunisie, d’Égypte, d’Espagne et de Grèce en 2011, suivies d’Istanbul et Kiev, Nuit Debout à Paris en 2016, les rondpoints et les assemblées de Gilets Jaunes de 2018-2019, les zborovi, assemblées citoyennes serbes en 2025.
L’enjeu contemporain de l’organisation politique est celui de l’élaboration de récits politiques cohérents qui pourront irriguer le débat public, les mobilisations et sans lesquels, la démocratie reste désarmée face aux classes dominantes. Les soulèvements de 2011, ceux de 2019 comme les soulèvements de la Gen Z en 2025, en ont cruellement manqué. Ceux qui ont « dégagé », les pouvoirs en place, de la Tunisie en 2011, au Soudan en 2019 en passant par Madagascar en 2025, se sont fait confisquer leur victoire.
La confusion de ces deux enjeux, du Demos et du parti politique, a toujours conduit au pire.
On a confondu le parti et la classe, premier pas de la confusion du Parti et de l’État.
À l’inverse, l’absorption des partis dans la démocratie représentative les a conduits à se comporter et à s’organiser comme de petits États régis en interne par une pseudo-démocratie représentative. Cette pratique est surtout un principe de coexistence pas toujours pacifique de « tendances ». Elle est, d’expérience, extrêmement poreuse aux mécanismes de domination sociale et politique de la société et freine considérablement tout mécanisme de promotion de cadres issus des milieux populaires. Poreuse aux vents dominants du débat d’idées, sans effet, sinon négatif, sur l’élaboration collective, cette « démocratie » d’appareil maintient en minorité perpétuelle les tendances les plus progressistes.
Enfin, ce n’est pas au parti de « construire le peuple » comme le propose le populisme de gauche5. Laissons cela au mouvement populaire Lui-même, à ses convergences et à ses assemblées.
Le parti politique dont nous avons besoin aujourd’hui n’est ni un modèle de société ni un démiurge politique. Son rôle contemporain est le combat culturel au sens politique du terme. Il est le lieu de la construction d’un contre récit qui parle aux résistances comme aux souffrances, aux colères comme aux espoirs. Il est l’outil de formation des militant.es en mesure de le porter. Il donne ainsi légitimité aux mobilisations qui peuvent s’inscrire dans un projet partagé et capitalise ce travail dans les batailles électorales autour d’un programme. C’est déjà très ambitieux.
Cette bataille culturelle ne se construit pas comme un patchwork de punchlines médiatiques ni par un bricolage programmatique sur un coin de table. Elle exige du travail et de l’organisation en lien étroit avec tous les lieux d’intelligence collective, des syndicats à l’université, des collectifs de lutte aux associations solidaires. C’est à ce prix que le contre récit peut entrer en résonance avec l’expérience quotidienne, celle des luttes antiracistes comme des résistances à la fermeture d’entreprises ou de tous les lieux collectifs où aujourd’hui, il continue de se produire du commun. À l’aune de telles exigences, Samuel Hayat porte sur la France Insoumise et ses choix d’organisation un regard qui a fait débat6, mais dont les arguments sont convaincants. Incapable de se définir vraiment elle-même (« mouvement gazeux ») la France Insoumise est une organisation construite de façon progressive, pragmatique, non sans brutalité ni sans erreurs, répondant aux besoins des conjonctures successives. Son efficacité plaide pour sa pertinence. Cette organisation se nourrit en réseau de l’expérience sociale, par le « parlement de l’Union populaire » en 2022, par l’institut La Boétie aujourd’hui. En un temps record, elle est devenue la seule colonne vertébrale possible de ce qui reste de la gauche institutionnelle. Même dans la polémique, elle est un repère incontournable.
La dernière bataille ?
« Il y avait quelque chose qui nous sautait aux yeux mais que nous n’arrivions toujours pas à voir ».
J.M. Coetzee, En attendant les barbares
Il nous reste donc à survivre aux échéances à venir avec ce paradoxe : la puissance populaire du rejet de l’ordre cohabite avec une gauche politique historiquement faible. On connait les racines de cette faiblesse. La première est sur plusieurs décennies, la difficulté à dépasser une posture défensive face aux dégâts du néolibéralisme, qu’il s’agisse « des trente désastreuses de la gauche française » ou du « mythe de la victoire de 1995 ». La second est le boulet politique que représente l’expérience du social libéralisme du quinquennat Hollande dont Macron est un produit dérivé.
Ces deux handicaps ont pesé lourd dans l’échec successif des deux rassemblements unitaires que furent la NUPES et le Nouveau Front Populaire. L’unité de tribune ne pouvait sortir d’un tel enlisement. Non pas parce qu’il existerait dans le pays deux (ou plus) « gauches irréconciliables », mais parce que l’unité circonstancielle ne crée pas en elle-même une dynamique durable.
Car le temps politique s’accélère. Mais dans la, « guerre de mouvement » déjà engagée, aucune manœuvre de dernière heure ne déviera les tendances lourdes forgées ces dernières années. Face à la machine idéologique et culturelle de l’extrême droite, il nous faut puiser dans nos réserves : une volonté profonde de changement dans le pays et les acquis de promotion politique d’un projet de gauche, plus social-démocrate que révolutionnaire, mais résolument contemporain, par les candidatures successives de Mélenchon.
Dans ce contexte, le sociologue Manuel Cervera-Marzal affirme pouvoir démontrer que« la victoire de Jean Luc Mélenchon [en 2027] est désormais le scénario le plus probable ». Si l’affirmation un peu provocatrice ne laisse pas assez de place aux aléas des batailles à venir, son analyse dit une vérité au regard de la conjoncture et de son évolution probable. Elle s’énonce ainsi : dans le malström actuel, si quelqu’un est en mesure d’aller chercher dans le pays la puissance d’une volonté démocratique collective éventuellement capable de battre Jordan Bardella, c’est un candidat porté par la France Insoumise et personne d’autre.
Telle est la situation.
Alain Bertho
- Vincent Tiberj, La droitisation française. Mythe et réalités, PUF, 2024 ↩︎
- Fabien Roussel, Le Parti pris du travail, Cherche midi, 2025 ↩︎
- Michel Feher, Producteurs et Parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, La Découverte ↩︎
- Rémi Lefebvre et Éric Treille (Dir.), Les primaires ouvertes en France, Adoption, codification, mobilisation, Presses universitaires de Rennes, 2019 : « Les enquêtes sur les primaires sont convergentes : les primaires de 2011 n’ont pas subverti les règles censitaires qui limitent l’accès des individus les moins dotés en capitaux économique et culturel au champ politique. Le taux de participation est inversement proportionnel au caractère « populaire » des territoires considérés.» ↩︎
- Chantal Mouffe, Inigo Errejon, Construire un peuple, Cerf, 2017 ↩︎
- Médiapart 7 et 15 mai 2025 : « Ce que les succès (et les critiques) de la France Insoumise révèlent de la situation » et « La France Insoumise et le problème de l’efficacité politique en démocratie » ↩︎