Budget : la grève des médecins n’est qu’un début

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La newsletter du 6 janvier 📨

par Pablo Pillaud-Vivien

En se mobilisant massivement, les médecins libéraux envoient un signal politique fort. Le budget de la Sécurité sociale craque dès les premiers jours de 2026.

Depuis hier, lundi 5 janvier, les médecins libéraux sont en grève. Un mouvement rare, et donc politiquement significatif. Selon les syndicats, entre 60 et 70% des cabinets ont fermé leurs portes, avec des pics à plus de 80% dans certains territoires déjà marqués par la pénurie médicale. Autrement dit : ce n’est ni un coup de semonce symbolique, ni une agitation marginale. C’est un décrochage net, le premier étage de la fusée du budget de la Sécurité sociale qui se détache en plein vol. Ou, pour filer une autre métaphore, la première horreur du musée que l’on aperçoit… avant de comprendre que la visite ne fait que commencer.

Pourquoi cette grève ? Les raisons immédiates sont connues, mais trop souvent caricaturées. Les médecins mobilisés dénoncent d’abord un budget de la Sécurité sociale structurellement insuffisant, incapable de répondre à des besoins de santé en constante augmentation : vieillissement de la population, explosion des maladies chroniques, dégradation de l’accès aux soins. À cela s’ajoute un durcissement du contrôle des prescriptions, notamment des arrêts de travail, vécu comme une mise sous tutelle technocratique du soin. Ils contestent également des dispositions permettant aux pouvoirs publics de baisser de manière autoritaire les tarifs de certains actes, en court-circuitant le dialogue conventionnel et donc toute forme de négociation collective. Cette colère est attisée par les menaces récurrentes sur la liberté d’installation, au cœur de plusieurs textes actuellement en discussion au Parlement, perçues comme un nouvel outil coercitif plutôt qu’une réponse sérieuse aux déserts médicaux.

Mais s’arrêter à cette liste serait manquer l’essentiel. Car cette grève ne surgit pas dans le vide : elle est le produit d’années de pilotage budgétaire à courte vue, d’objectifs comptables érigés en boussole unique, d’une Sécurité sociale fragilisée par un mode de gestion (notamment le paiement à l’acte) jamais réellement remis en question, et par des budgets visant moins à répondre aux besoins qu’à comprimer l’offre. Le budget voté cet automne n’a rien inventé ; il a simplement redit la logique à l’œuvre. Une logique où l’on prétend répondre à des besoins croissants avec des enveloppes contraintes, où l’on parle de prévention tout en rationnant l’exercice quotidien du soin, où l’on remplace la confiance par le contrôle.

Cette grève met aussi en lumière un malaise politique plus large. À gauche, une gêne est perceptible. Parce qu’il émane des médecins libéraux, le mouvement suscite soupçons et réticences, comme s’il s’agissait d’un réflexe corporatiste de notables soucieux de préserver leurs rentes. C’est une erreur d’appréciation : les médecins libéraux ne forment pas un bloc homogène de privilégiés coupés du reste de la société. Beaucoup exercent dans des conditions difficiles, dans des territoires abandonnés, avec des charges croissantes, une pression administrative permanente et un sentiment d’isolement professionnel profond. Les réduire à une caricature sociale empêche de comprendre ce que cette grève dit réellement : non la défense de privilèges, mais l’épuisement d’un mode d’organisation du soin rendu intenable par des choix politiques.

Le contexte n’est pas neutre. Cette grève éclate dans le sillage d’un débat budgétaire confus, heurté, dégradé, dont ni la politique ni la démocratie ne sont sorties grandies. Procédures expéditives, rapports de force opaques, récits auto-satisfaits : l’examen du budget de la Sécurité sociale a laissé passer sous les radars des décisions lourdes de conséquences. On a beaucoup commenté les tactiques parlementaires, très peu ce que ce budget allait produire concrètement dans la vie des gens. Les médecins libéraux, aujourd’hui, en font l’expérience directe. Les patients s’en rendront compte demain.

Plus largement, cette séquence révèle un angle mort ancien du débat public : l’absence quasi totale de réflexion structurée sur une politique de santé digne de ce nom. Or la santé n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle est l’un des piliers de la République, au même titre que l’égalité des territoires ou la formation des citoyens. La France s’est historiquement construite autour de services publics forts et d’une idée simple mais exigeante : sa richesse, ce sont ses habitants. Il faut donc les éduquer par l’école, par la culture, par les médias, et les soigner tout au long de la vie, de la maternité à la crèche, de l’enfance à l’âge adulte, jusqu’à la dépendance et aux maladies chroniques. En cessant de penser la santé comme un projet politique global, on l’a réduite à une ligne budgétaire à contenir.

On nous explique pourtant que ce budget aurait été substantiellement amélioré, rendu « responsable », presque « acceptable ». La réalité est plus simple, et plus brutale : un gouvernement de droite a présenté un budget de droite. Il n’y a donc aucune raison d’être surpris d’y trouver ce qu’on y trouve : austérité, responsabilisation individuelle, solidarité sociale rabotée méthodiquement. La grève des médecins libéraux n’est pas une anomalie ; elle est la première réaction à cette cohérence.

La suite est prévisible, si rien ne change. D’autres professions de santé, d’autres secteurs, d’autres étages de la fusée budgétaire risquent de se décrocher. Et le débat public continuera de courir derrière les crises au lieu de les anticiper. En février, le budget de l’État (rejeté en décembre) reviendra devant le Parlement. Ce sera une nouvelle occasion de faire autrement sans croire qu’un mauvais budget peut devenir bon à force d’amendements marginaux, sans confondre responsabilité et résignation, et sans laisser passer l’essentiel en espérant sauver l’accessoire.

Pablo Pillaud-Vivien

🔴 DÉBANDADE DU JOUR

Pas de Nobel, pas de chocolat

Elle s’y voyait déjà. Avec le coup de force américain au Venezuela, Maria Corina Machado, prix Nobel de la paix et égérie de l’extrême droite vénézuélienne, a bien cru son heure venue. À peine couronnée du Nobel, elle l’avait dédiée à son idole Donald Trump. Depuis que le président américain a affirmé avoir le contrôle du pays, elle avait toutes les raisons de croire qu’il lui octroierait sa bénédiction pour prendre la relève de Nicolas Maduro. Que nenni. Donald Trump a été cash : « Je pense que ce serait très difficile pour elle d’être la dirigeante. Elle n’a pas le soutien ni le respect à l’intérieur du pays. C’est une femme très gentille, mais elle n’a pas le respect », ajoutant au passage : « Si elle avait refusé le prix Nobel en disant ‘Je ne peux l’accepter car il revient à Donald Trump’, elle serait présidente du Venezuela aujourd’hui. » Le monsieur est vexé et quand homme fâché, homme méchant. Comment a réagi Maria Corina Machado ? Elle s’est prosterné et a demandé pardon, se disant « disposée » à lui partager son Nobel… Et puis, de toute façon, Donald Trump l’a annoncé, il n’y aura pas d’élections avant que les États-Unis aient « remis le Venezuela sur pied ».

L.L.C.

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« Make Colonialism Great Again : la Maison-Blanche fait de la recolonisation sa doctrine globale » : un document très intéressant du Grand Continent qui explore la nouvelle doctrine américaine de retour sur l’une des principales avancées de l’histoire du 20ème siècle, en répondant à un mot d’ordre profondément néo-réactionnaire.

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