Comment j’ai appris à aimer les faits divers

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Rédacteur en chef de la revue Regards, Pablo Pillaud-Vivien est aussi chroniqueur à la télévision, un monde où se racontent parfois les passions les plus vives de notre humanité… un spectacle qui n’a rien de méprisable.

Je croyais ne pas avoir la passion des faits divers. Même si, grâce à des écrivains comme Gustave Flaubert ou Dominique Manotti, des journalistes comme Fabrice Drouelle ou Laurent Valdiguié, ou des cinéastes comme Claude Chabrol ou Alice Diop, je conçois qu’il puisse y avoir là matière à fascination. D’où vient-elle ? Elle trouve sa source dans la façon dont on les raconte : ce sont leurs narrations qui assurent aux faits divers des existences en tant qu’événements singuliers. Sans ce travail (j’insiste sur ce mot), leurs existences ne seraient que des drames personnels et insignifiants. Certains, avec des mots, des images ou des sons, avec leur voix, leur donnent vie. En somme, il y a des créateurs de faits divers qui ne sont pas les auteurs des crimes commis.

Car oui, un fait divers est souvent un crime. Particulièrement glauque ou particulièrement violent, impliquant des intrigants (souvent des amants ou des familles mais parfois aussi des serials killers aux âmes froides et fascinantes), il doit susciter chez celui qui le découvre une émotion immédiate qui va le situer dans le champ de l’extra-ordinaire. Ainsi, un accident de voiture ayant conduit à la mort des occupants du véhicule n’est pas un fait divers s’il est simplement une statistique du ministère de l’intérieur. En revanche, lorsqu’il est raconté en détails, que les protagonistes sont brossés avec justesse, s’il est inscrit dans un destin réel ou fantasmé, alors il devient un fait divers. Évidemment, lorsqu’il implique des enfants ou des célébrités, la charge émotionnelle est décuplée et l’effet de sidération est d’autant plus important.

Les chaînes d’information en continu sont souvent fustigées pour leur couverture jusqu’à la nausée de certains faits divers. En vérité, il en existe de deux types : l’un qui est mis à l’agenda médiatique par l’extrême droite parce qu’il sert les argumentaires légitimant leurs obsessions (souvent racistes). Et l’autre qui échappe aux responsables politiques mais qui vient remuer les tréfonds de notre âme humaine. Sur les plateaux, en tant que chroniqueur régulier, j’ai eu à me les fader : pour les premiers, afin de combattre l’extrême droite et leurs récupérations dégoulinantes et insupportables. Pour les seconds… sans trop savoir ce que je pouvais en faire: j’avoue que j’y étais plus que réticent ne voyant quelle plus-value, quelle grille de lecture marxiste ou politique j’allais pouvoir convoquer.

Qu’allais-je donc pouvoir raconter de la disparition du petit Émile dans les Alpes-de-Haute-Provence ? Ça, je ne sais toujours pas mais j’ai pu apprendre. Notamment reconnaître le travail d’un professionnalisme rare des reporters de BFMTV sur le terrain pour tenter de reconstituer le parcours de l’enfant, ses dernières heures, décrire son entourage familial, retranscrire l’ambiance du village traumatisé. Tout d’un coup, je me passionnais pour un fourgon blanc – qui n’était pas là la veille ! – devant la maison du disparu et qui justifiait une « priorité au direct. » Oui, il y a quelque chose de morbide dans cette curiosité. Mais c’est une curiosité partagée par beaucoup et qui, dans une certaine mesure, permet aussi de faire du commun. Depuis qu’une presse nationale existe, on ne compte plus les « émotions nationales » suscitées par des faits divers.

Sur ces plateaux de télévision, j’ai pu écouter des conteurs, aux premiers rangs desquels Dominique Rizet, un pilier du pôle police-justice de BFMTV et RMC, et Laurent Valdiguié, journaliste d’investigation à Marianne mais aussi faits-diversier (sic). Truculents et théâtraux, ils créent l’histoire en direct, lui donnent une profondeur et explorent les âmes. Au fond, je ne sais si ce qu’ils racontent est vrai, s’ils n’élucubrent pas sur le peu d’informations qu’ils ont. Mais là n’est pas le sujet. Ce qui nous tient en haleine, c’est leur prose et leur façon d’articuler la singularité et la banalité : « imaginez-vous un enfant, pas plus haut que ça, qui marche trois kilomètres sans que personne ne l’arrête, sans que personne n’y prête attention, ni les voisins qui l’on forcément vu – une certaine Sylvie disait rempoter sa jardinière à ce moment-là -, ni les automobilistes qui passaient… »

Le fait divers n’est pas qu’une diversion des choses les plus importantes de notre société : il est une plongée, parfois périlleuse, dans l’âme humaine. Périlleuse car il faut de bons guides pour éviter les écueils et en sublimer les instants, pour le capter tout entier et nous capter avec. Il est parfois utilisé à des fins politiques, pour dénoncer un patriarcat criminel ou la violence de classe, mais aussi pour attiser les haines racistes : mais alors, il cesse d’être un fait divers pour devenir un fait de société voire un argument. C’est la qualité de celui qui le raconte qui dira tout de ce qui l’est.

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