Chère Frustration…

La revue Frustration a publié une réponse à la lettre de Pablo Pillaud-Vivien, rédacteur en chef de Regards. Ce dernier y interrogeait la justesse politique de l’usage de la violence. Roger Martelli, historien et directeur de la publication de Regards, fait une réponse à la réponse.

Tu écris une réponse au texte que Pablo a publié dans la newsletter de Regards. Révolutionnaire conséquent, comme tant d’autres avant toi, tu te gausses des intellectuels de salon qui ne savent rien du peuple, mais qui redoutent ses colères et qui, quand elles adviennent, se réclament de l’ordre, fût-ce au nom même de la révolution.

Je n’ai pas connu les salons. J’ai enseigné quarante années en banlieue, en majorité dans des zones très populaires. Je suis un enfant de Mai 68. J’étais en grève et dans la rue mais je n’étais pas alors sur les barricades et je ne suis pas passé du col Mao au Rotary club. Depuis cette date, je me dis communiste. J’ai été membre du parti communiste pendant quarante ans et ne le suis plus, sans cesser pour autant d’être communiste.

Je n’ai bien sûr rien contre le mot de « camarades » (c’est un joli nom, tu sais…), mais je n’en abuse pas et ne l’étends pas à la terre entière. Je n’ai rien contre les poings dressés des prolétaires, mais j’ai toujours été frappé de ce qu’ils ne prouvent rien sauf, hélas, un symbole bien viril. Et puis, tout compte fait, sur les photos du temps du Front populaire, c’était le socialiste Léon Blum qui levait le poing…

Depuis 1968, je suis communiste parce que je ne suis ni socialiste, ni d’extrême gauche. Mais je ne fais pas du « réformiste » et du « gauchiste », des ennemis. Je ne crois pas davantage à l’aménagement du capitalisme qu’à son extinction décrétée. Plus que l’accommodement et l’abolition proclamée, je préfère le dépassement concerté, qui n’oublie ni la finalité de son extinction, ni les contradictions qui freinent son dépassement.

Je n’ignore pas que la violence a été inhérente au développement de l’histoire humaine. Je sais donc qu’elle peut être nécessaire. Mais il faut savoir que, quand on s’y résout, le risque est toujours là de la voir se retourner contre l’idéal pour lequel on s’engage. Le XXe siècle est né en 1914 de la pire des violences. Et la violence extrême qui en est résultée a pesé sur le cours ultérieur de l’histoire humaine, la révolution et la contre-révolution.

Cette violence inaugurale a produit les fascismes et elle a légitimé le stalinisme. Faute d’avoir dès le départ mis les freins nécessaires à son irrépressible extension, les bolcheviks arrivés au pouvoir se sont trouvés pris dans un engrenage dont il est trop facile de rejeter la faute sur le seul Staline. Les bolcheviks ont pensé qu’ils « prenaient » l’État : en fait, ils ont été pris par lui. Même si on la veut prolétarienne et provisoire, la dictature est un processus dont on voit le début, mais dont on ne voit jamais assez tôt les coûts humains de la persistance. Je ne moralise pas la violence en soi, mais je sais trop que la frontière est bien mince entre la violence en soi et la violence pour soi.

Pendant des années, j’ai rejeté avec virulence « les gauchistes », puis j’ai fini par comprendre que la critique nécessaire de leurs outrances faisait oublier ce qui les suscitait. Le PCF avait à mes yeux raison de repousser « le gauchisme », mais il avait tort d’en faire un épouvantail, sans comprendre ce qui le motivait. Les héritiers de Marx avaient sans doute raison de critiquer ceux de Bakounine, mais ils avaient tort d’oublier ce qu’il y avait de prémonitoire dans l’anti-étatisme radical de l’anarchisme historique.

J’ai ainsi fini par penser que la coupure qui avait séparé la famille bolchevique après la mort de Lénine avait été l’un des drames du XX siècle. Aussi, au milieu des années 1990, je prônais un « pôle de radicalité ». Mais j’ai toujours pensé que la radicalité ne valait que si elle se conjugue avec le souci de la majorité, sans laquelle aucune transformation n’est possible – ni réforme partielle, ni rupture systémique.

Je crois que l’histoire a été celle de la lutte des places et des classes ; mais je me méfie de la métaphore facile qui glisse de la lutte à la guerre, de l’adversaire à l’ennemi. La violence se reproduit elle-même et, même quand on parvient à l’enrayer, elle laisse les traces d’une culture de la guerre, des avant-gardes et des chefs à la tête des armées.

Aujourd’hui, la violence crée la possibilité concrète du pire, que ce soit la violence orchestrée de l’État ou la violence de ceux qui pensent pouvoir l’utiliser contre lui. Rien ne serait pire que de s’accoutumer à ce que les grandes mobilisations soient cannibalisées par des actes qui nourrissent la peur quand il y a avant tout besoin d’espérance.

Le rassemblement pacifique et potentiellement majoritaire, adossé à un projet émancipateur : telle est la seule voie pour freiner la progression de l’extrême droite. Laisser entendre que, dans une situation bloquée, la violence peut être propulsive est une faute. La gauche, qui doit lutter contre la tentation des solutions répressives et de l’autoritarisme, ne peut pas tomber dans ce piège.

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