TRIBUNE. Monsieur le premier ministre, l’aide au développement n’est pas une arme

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Derrière la logique du « donnant-donnant » qui régit de plus en plus les relations internationales, ce n’est plus la coopération entre les peuples qui prime mais l’anarchie des puissances.

À la fin du mois d’août, Sébastien Lecornu annonçait vouloir conditionner une partie de l’aide publique au développement à la coopération de plusieurs pays africains en matière migratoire. Le principe est simple : davantage de coopération, davantage d’aide ; moins de coopération, moins d’aide.

On peut appeler cela du pragmatisme. On peut aussi y voir le symptôme d’un changement plus profond dans notre manière de concevoir les relations internationales.

Car il y a une différence entre défendre ses intérêts et transformer la solidarité en moyen de pression.

Bien sûr, les États négocient. Bien sûr, la France doit pouvoir demander à ses partenaires de coopérer sur les migrations. Mais l’aide au développement n’est pas une récompense pour bonne conduite. Elle répond à des objectifs de développement, de santé, d’éducation, de lutte contre la pauvreté ou d’adaptation au changement climatique. Quand nous parlons de migrations, nous devrions d’abord parler de protection des personnes migrantes. Faire de l’aide une monnaie d’échange revient à installer une logique dont nous devrions mesurer les conséquences.

Car que se passe-t-il si tout le monde raisonne ainsi ?

Imaginons que les pays dont nous dépendons pour contrôler les flux migratoires décident, à leur tour, de conditionner leur coopération à des concessions politiques ou économiques de notre part. Que les États qui détiennent les minerais indispensables à notre industrie exigent des investissements, des transferts de technologies ou une plus grande part de la valeur créée à partir de leurs ressources. Ou encore que les pays les plus exposés au dérèglement climatique réclament aux puissances historiquement responsables des émissions de gaz à effet de serre qu’elles conditionnent leurs relations à un effort financier accru. Nous comprendrions que ces États cherchent à défendre leurs intérêts, mais nous dénoncerions sans doute l’instrumentalisation de leurs ressources ou de leur coopération à des fins politiques. 

Pourquoi ce qui nous paraît légitime lorsque nous défendons nos intérêts deviendrait-il contestable lorsque les autres en font autant ? C’est toute la contradiction d’une diplomatie qui, au nom du rapport de force, risque de légitimer un monde où chacun utilise ses ressources, ses dépendances et ses vulnérabilités comme autant de moyens de pression sur les autres. 

C’est précisément le danger de la diplomatie transactionnelle qui s’installe aujourd’hui dans le monde. Elle trouve son expression la plus spectaculaire dans la politique de Donald Trump : les alliances deviennent des contrats, la coopération une négociation commerciale et chaque relation doit produire un bénéfice immédiat. Une coopération qui bafoue les droits humains.

La France n’est pas les États-Unis. L’Europe ne devrait surtout pas chercher à leur ressembler.

Car derrière cette logique du « donnant-donnant » se profile un monde où chaque État utilise ce qu’il possède pour contraindre celui qui en a besoin. Celui qui contrôle une frontière menace. Celui qui possède une ressource impose ses conditions. Celui qui détient l’argent exige une contrepartie.

Ce n’est plus la coopération. C’est l’anarchie des puissances.

Et cette anarchie finira nécessairement par se retourner contre les puissants eux-mêmes. Nous ne serons pas éternellement ceux qui possèdent les ressources, l’argent ou le pouvoir de négociation.

La France doit donc choisir une autre voie : défendre fermement ses intérêts sans transformer chaque relation en marchandage ; être exigeante avec ses partenaires sans faire de la solidarité une sanction ; exercer sa puissance sans confondre puissance et contrainte.

Dans un monde où tout devient transaction, il ne reste bientôt plus ni confiance, ni engagement, ni alliés — seulement des débiteurs et des créanciers.

Monsieur le premier ministre, l’aide au développement n’est pas une monnaie d’échange. Elle ne devrait pas devenir une arme.

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