C’est la mort qui a assassiné les Rita
La chanteuse Catherine Ringer vient de mourir. Arnaud Viviant évoque la trace indélébile qu’elle a laissée sur la culture populaire, aux côtés de Fred Chichin dans les Rita Mitsouko. Fulgurance d’une époque.
Catherine Ringer est morte à 68 ans d’un cancer qu’elle fut la première à avoir chanté dans la plus célèbre chanson du groupe (Marcia Baïla, ndlr) qu’elle formait avec son mari Fred Chichin : les Rita Mitsouko. Je dis bien un groupe et non un couple, le rock étant par essence cette musique de « groupes » que l’on forme le plus souvent à quatre musiciens, parfois à trois, mais aussi à deux (le vieux critique de rock qui sommeille en moi commençant déjà à établir une liste de groupes à deux personnes : Suicide, Bronski Beat, Taxi Girl dernière période, etc.).
TOUS LES JOURS, RETROUVEZ L’ESSENTIEL DE L’ACTU POLITIQUE DANS NOTRE NEWSLETTER
Fred était un musicien poly-instrumentiste qui profitait d’une nouvelle technologie (le home studio) lui permettant de bricoler des chansons qui paraissaient presque tordues et expérimentales par rapport à la concurrence toute proche comme Niagara (autre groupe à deux) ou encore Étienne Daho, lui aussi signé sur le label Virgin France. Avec Catherine Ringer, Fred avait trouvé sa chanteuse, dotée de la capacité vocale de le suivre dans toutes ses acrobaties et ses accélérations mélodiques, avec des textes biscornus qu’elle écrivait dans un français rénové et redécoupé pour le format de ce qu’on appelait alors « le rock français ».
Les Rita Mitsouko apparaissent au début des années 80, dans une France créative et aérée comme une vieille maison de campagne par l’élection de François Mitterrand qui va libérer les ondes (création des radios libres), inventer Canal+ et se doter d’un ministre de la culture, Jack Lang, très attentif à la jeunesse créative. Ainsi les chantiers de ces salles de concert que nous appelons des Zénith, un peu partout dans les grandes villes de France, datent de cette époque.
De cette fille de déporté, on gardera en mémoire cette célèbre séquence de 2024 où, après avoir chanté une version pro-avortement de la Marseillaise devant le ministère de la justice, elle esquiva, avec toute la grâce libertaire dont elle était capable, le baise-main d’Emmanuel Macron.
Des talents neufs apparaissent partout, dans la mode (Jean-Paul Gaultier, Azzedine Alaïa), dans le clip (Jean-Paul Goude chargé en 1989 du bicentenaire de la Révolution), toute une galaxie d’artistes ouverte au monde et à la différence, comme on disait pudiquement à l’époque, autant d’éléments que les Rita Mitsouko sauront parfaitement utiliser et intégrer à leur univers qui se veut chatoyant, énergique (on prend beaucoup de coke à cette époque, un peu comme aujourd’hui : c’est déjà la drogue du travail) et pourtant plombé par une menace sourde (Marcia Baïla) et un certain fatalisme (C’est comme ça !). Contrairement à d’autres groupes de rock à la même époque (les Négresses vertes, par exemple) les Rita Mitsouko n’ont jamais été un groupe engagé notamment contre le racisme et la montée du Front national, Fred Chichin s’étant même débrouillé, dans un entretien à Rock & Folk resté dans les mémoires, pour dézinguer méchamment le rap français qui commençait à émerger avec NTM, et dont il dénonçait assez bêtement, il faut bien le dire, la « pauvreté musicale ».
Sa mort en 2007 brisera le cœur et la carrière de Catherine Ringer. De cette fille de déporté qui ne reniait pas avoir tourné dans sa jeunesse des films X (même à la télévision devant un Gainsbourg à la fois hargneux et prude, ce qui ne lui ressemblait guère et ne lui faisait pas honneur), on gardera en mémoire cette célèbre séquence de 2024 où, après avoir chanté une version pro-avortement de la Marseillaise devant le ministère de la justice, elle esquiva, avec toute la grâce libertaire dont elle était capable, le baise-main d’Emmanuel Macron.
Lequel a salué hier dans un communiqué une femme « inclassable, irrévérencieuse, profondément française ».
Profondément française ? Allons donc…
Que la terre te soit légère et merci pour tout.