L’affaire Epstein révèle un monde à part

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L’affaire Epstein expose une élite convaincue d’être au-dessus des lois. Le pouvoir sans frein et sans limite comme horizon.

par Catherine Tricot

L’affaire Jeffrey Epstein bouscule profondément la société américaine et notamment les soutiens de Donald Trump. Les MAGA doutent de plus en plus de la probité des hommes qu’ils ont porté au pouvoir. Mais l’affaire est en train de prendre une dimension nouvelle : les opinions publiques occidentales découvrent, médusées, l’intrication des relations entre le criminel sexuel, suicidé en 2019, et leurs hommes de pouvoir.

Sous la contrainte, de façon chaotique et insatisfaisante, l’administration Trump doit déclassifier des millions de documents. Ces mails, photos, vidéos, enregistrements… informent moins sur les crimes sexuels (ces documents-là ne sont pas rendus publics) que sur cet autre monde où se croisent et badinent les puissants. L’onde de choc en Europe est telle que plusieurs dirigeants politiques et économiques ont été contraints de démissionner après que soient rendus publics leurs liens persistants avec Jeffrey Epstein. La tornade emporte les plus vénérables ambassadeurs, président du prix Nobel de la paix, ministres et princes de tous pays, animateur de collecte de fonds caritatifs, sportifs et artistes… La France commence à être touchée par cette boue dans laquelle la prédation sexuelle n’est pas le seul motif.

Assurément, la consolidation de l’entre-soi politique, économique, culturel et médiatique est le fondement de ces échanges. Mais cela passe bel et bien par le partage de femmes, jeunes, très jeunes. La connivence et la jouissance, la violence et la transgression constituent la matière du pacte. Le caractère so exclusive, qui en constitue l’attrait, commence dès le partage des jets et des fêtes sur l’île privée d’Epstein. Appartenir à un monde distinct de celui, commun, des mortels… quel bonheur ! 

Le mouvement planétaire #MeToo a révélé le caractère massif, systémique des violences sexuelles faites aux femmes. L’affaire Epstein dévoile le lien intime entre pouvoir et domination sexuelle.

Pourquoi vouloir le pouvoir ? Pour se prendre pour des dieux et n’avoir plus de compte à rendre de rien ni à personne. Étendre une suprématie si loin qu’elle puisse se moquer de tout et de ne plus être entravée par aucune conscience. Se sentir au-dessus des lois qui régissent le monde et la nature, qui régissent la morale et communément nos vies. Se contreficher même de l’avenir de l’humanité (cohésion des peuples, réchauffement climatique, cultures). L’affaire Epstein lève le voile sur l’Olympe dégueulasse et décadent où l’idéal promu se targue de n’avoir aucune limite, cohérent avec un capitalisme débridé. Le pouvoir ici, c’est se prendre pour Icare avec la promesse de ne jamais se brûler les ailes.

L’affranchissement de toute éthique ou conscience pour alimenter l’egotrip est désormais la drogue dure de ces messieurs. Il y a trente ans encore, décorations officielles, roulements de tambour, belles femmes et grosses voitures satisfaisaient le narcissisme que ces hommes ont été invités à cultiver dès leur plus jeune âge. C’est du passé. Il faut augmenter la dose.

Tous n’ont pas été programmés pour devenir de très méchantes personnes. Ils le sont devenus parce qu’on leur a trop dit qu’ils étaient magnifiques, qu’ils étaient les meilleurs, que leurs revenus et leurs désirs pouvaient être sans limite. Si un autre monde est possible et souhaitable, il passe par la déconstruction de ces valeurs de compétition et de possession.

Catherine Tricot

🔴 HOMO ERECTUS DU JOUR

Olivier Legrain, un homme de pouvoir, tout simplement

Mediapart vient de publier une enquête qui vise Olivier Legrain, mécène de gauche et soutien de plusieurs médias indépendants. Les accusations de harcèlement sexuel et de comportements inacceptables racontent moins une dérive individuelle qu’un scénario désormais classique : celui d’un homme de pouvoir à qui l’on a, à un moment, donné trop de place. L’enquête décrit un comportement tristement banal, rendu possible par une position dominante dans un écosystème sous tension permanente. Olivier Legrain est aussi le principal mécène de la Maison des Médias libres, un lieu en discussion depuis des années et qui devait ouvrir ses portes à Paris en 2028, symbole d’une concentration des espoirs comme des moyens. Regards n’a jamais reçu d’argent d’Olivier Legrain et, pourtant, nous ne jouerons pas les donneurs de leçons car nous savons aussi à quel point nombre de médias indépendants manquent cruellement de ressources. L’affaire dit le danger qu’il y a à concentrer financements et décisions entre les mains d’un seul homme, fût-il de gauche. On ne transforme pas les rapports de domination par un changement de discours, et l’on devrait se méfier comme de la peste de mettre tous ses œufs dans le même panier lorsque celui-ci a la couleur familière d’un homme de pouvoir.

P.P.-V.

ON VOUS RECOMMANDE…

« URSS : l’empire rouge », une fresque documentaire à voir sur Arte. Une exploration profonde du cœur et de l’esprit de l’homo sovieticus, ce « quelqu’un qui ne s’appartient pas, comme un papillon dans le ciment », comme l’exprime la Prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch. Une histoire de l’intérieur du réacteur qui mêle les voix d’intellectuels et de politiques, organiques et plus marginaux, de Moscou comme des républiques baltes ou d’Asie.

C’EST CADEAU 🎁🎁🎁

« Get your money for nothin’, get your chicks for free » : du fric pour rien, des nanas gratuites. Une chanson des Dire Straits, l’immense groupe de rock britannique des années 80, qui résonne toujours aussi fort aujourd’hui.

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