Islamisme : socialisme ou barbarie

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On ne saurait défaire l’islamisme avec les armes du marché ou de la « démocratie », écrivent Joseph Andras et Kaoutar Harchi, arguant que l’alternative a longtemps pris pour nom celui de « socialisme ».

AU PIED DU MUR. De nouveau, l’infâme a frappé. Un jeune fasciste, que l’on sait partisan de l’État islamique, des franges les plus radicales de la rébellion syrienne et de l’actuel président turc, a décapité un enseignant pour avoir diffusé, en salle de classe, un dessin moquant le prophète Muhammad. Moins de deux semaines plus tard, un homme de 21 ans massacrait trois chrétiens à Nice – un coran sera retrouvé dans son sac.

Les interventions qui se sont déployées dans l’espace politique médiatique français au moment de rendre compte de ces crimes sont, peu ou prou, unanimes. « La République est en danger ! », a dit Gérard Larcher ; « La République se sait en danger », a dit Caroline Fourest ; face à la menace, opposons « la puissance de la démocratie », a dit Manuel Valls, et « défendons les valeurs de la République », a dit Christian Estrosi ; « On est avec la République ou on est contre la République », a dit Valérie Pécresse ; il est « temps de renouer avec une République de combat », a dit Amine El-Khatmi, président du Printemps républicain.

Chœurs résolus, donc, mais nul ne s’en laisse conter : par « démocratie » et « République », il ne s’agit pas d’entendre ce qu’il faudrait entendre, « pouvoir au peuple » et « bonheur de tous » (Babeuf). Seulement : oligarchie parlementaire et démocratie libérale. La lutte – et, partant, l’appel à la mobilisation populaire – se voit donc posée en ces termes : le régime d’accumulation du capital ou l’islamisme politique. En référence aux attentats du 11 septembre 2001, le philosophe slovène Slavoj Žižek parla, à propos du duopole politico-médiatique alors à l’œuvre, d’un « choix forcé [1] » : libéralisme ou intégrisme. Empruntons-lui cette expression et poursuivons.

« [C]eux qui ne sont pas prêts à critiquer la démocratie libérale devraient aussi se taire sur le fondamentalisme religieux. [2] » Cela, le même Žižek l’ajoutait au lendemain de l’attaque terroriste qui frappa, quatorze ans plus tard, la rédaction de Charlie Hebdo au nom d’Al-Qaïda Yémen. C’est que, pour préférable que soit la première, ces deux propositions ne constituent pas une opposition irréductible pour la raison qu’aucune n’entend toucher au cœur des choses : partage des richesses, organisation du travail, contrôle de la production, institutions de la finance internationale. Un choix circonscrit, borné, délimité au sein d’un même monde donné, en somme.

On ne saurait défaire l’islamisme avec les armes du marché (celui qui, par exemple, vend du matériel militaire au berceau du wahhabisme) ou de la « démocratie » (celle qui, par exemple, envoie ses drones sur des ouvriers agricoles de la province afghane de Nangarhar). Pas plus qu’on ne saurait être l’actionnaire principale du groupe Publicis, maître d’hôtel de l’Arabie saoudite, et faire la tournée des plateaux pour opposer la laïcité républicaine à l’islamisme politique. Mais ce choix sans issue sature l’espace que nous consentons à lui laisser : l’alternative a longtemps pris pour nom celui de «socialisme».

Samir Amin a disparu en 2018 : théoricien marxiste du développement inégal, cet économiste franco-égyptien a été l’une des grandes figures de l’altermondialisme et de l’anti-impérialisme. Sa lecture pourrait, avec d’autres, nous aider à rompre la sidération qu’exerce, dans l’ombre de celle que produit chaque nouvel attentat, ce cercle vicieux du faux choix (laissons ici de côté la « réponse » identitaire ou nationaliste apportée à l’islamisme, puisqu’elle n’en est pas une : crier sur son écho relève de dispositions personnelles que la politique n’est pas apte à traiter…).

« Loin d’être antinomiques, les discours du capitalisme néolibéral globalisé et celui de l’islam politique sont complémentaires ». La crise démocratique mondiale a engraissé deux monstres, estimait Samir Amin : en France, le Front national ; dans le monde musulman, les salafistes.

Comment définir l’islam politique contemporain, demandait Amin en 2009 ? Comme « un mouvement politique qui mobilise l’appartenance religieuse dans sa forme la plus vide, la plus rituelle, conformiste et réactionnaire [3] ». À quoi aspire-t-il ? À la mise en place d’un pouvoir en charge d’appliquer la loi divine et à une vie économique soumise aux règles religieuses des rapports marchands. De quoi laisser « intact le pouvoir réel des classes possédantes » : il est « interdit de s’attaquer à la propriété, qui est sacrée, aux fortunes, quelqu’importantes et inégalement réparties soient-elles [4] ». Ainsi, précisait-il quelques années plus tard, le président égyptien Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, a « accepté sans la moindre hésitation le libéralisme économique, la liberté non entravée des marchés, y compris celui du travail, avec tous leurs effets sociaux catastrophiques [5] ». Refus de fixer un salaire minimum, opposition aux grèves ouvrières, rejet des revendications de la petite paysannerie : les options défendues par l’organisation sunnite « sont celles du capital international dominant des puissances occidentales [6] ». Sous la bannière de l’économie islamique, on trouve seulement « les préceptes les plus banals du libéralisme américain [7] ».

La diversité des mouvements islamistes internationaux – des « modérés » aux « terroristes » – n’est que mirage, assurait encore l’ancien conseiller du président malien Modibo Keïta : leurs désaccords sont affaire de tactiques (infiltrer ou non l’appareil étatique, user ou non de la violence). L’émergence de ces formations est, d’une part, « l’expression d’une révolte parfaitement légitime contre un système qui n’a rien à offrir aux peuples [8] », et, de l’autre, « le revers des faiblesses [9] » de la gauche anticapitaliste. Si les islamistes peuvent se montrer populaires, ils ne s’engagent pas sur le terrain des luttes sociales : ils pratiquent la charité. L’islamisme ne sera dès lors jamais rien d’autre qu’« une illusion qui cache une capitulation devant les vrais défis [10] » : « Loin d’être antinomiques, les discours du capitalisme néolibéral globalisé et celui de l’islam politique sont complémentaires [11] ».

La crise démocratique mondiale (la démocratie réduite à une farce ; la caducité du vote ; le règne des agences de notation) a engraissé deux monstres, estimait Samir Amin : en France, le Front national ; dans le monde musulman, les salafistes. Une issue demeurait toutefois à ses yeux : passer à l’offensive. C’est-à-dire, partout, œuvrer sur le terrain à l’organisation des luttes populaires et des forces socialistes tout en livrant culturellement bataille ; défendre la souveraineté des populations et la démocratisation des sociétés (par, notamment, la séparation du politique et du religieux) ; affronter l’impérialisme occidental et ne pas laisser aux islamistes la dénonciation de l’islamophobie. « C’est à travers les luttes sociales concrètes que le choix – soumission au capitalisme impérialiste barbare ou lutte pour le socialisme [12] du XXIe siècle – apparaîtra dans les consciences des acteurs comme définissant les termes de l’alternative réelle, faisant apparaître l’option « islamiste » qui évacue ce choix pour ce qu’elle est – une adaptation à la soumission au capitalisme. C’est le seul moyen pour avancer et créer les conditions qui permettront de battre l’Islam politique [13] ».

Joseph Andras et Kaoutar Harchi

Notes

[1Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, 2009.

[2Quelques réflexions blasphématoires, Actes sud, 2015.

[3[Nous traduisons] « Comments on Tariq Amin-Khan’s text », Monthly Review, 21 mars 2009.

[4« L’islam politique contemporain, une théocratie sans projet social », La Pensée, n° 351, 2007.

[5« L’Islam politique est-il soluble dans la démocratie ? », texte diffusé par le M’PEP le 14 février 2013.

[6Entretien paru dans Les Lettres françaises, n° 88, décembre 2011.

[7« L’islam politique », À l’encontre, 15 janvier 2007.

[8Le Monde arabe dans la longue durée, Le Temps des cerises, 2011.

[9[Nous traduisons] « Political Islam in the Service of Imperialism », Monthy Review, 1er décembre 2007.

[10[Nous traduisons] « Comments on Tariq Amin-Khan’s text », op. cit.

[11« L’islam politique », op. cit.

[12Au XXe siècle, le « monde arabe » a produit sa propre conception du socialisme : panarabe, anticolonialiste et nationaliste. La pensée socialiste arabe, telle qu’incarnée par Nasser ou le baasisme, s’est opposée au communisme et à sa composante matérialiste, voire athée. Par « socialisme », nous entendons ici, avec Amin, son acception la plus ample, originelle et historique : le mouvement qui lutte pour l’abolition du capitalisme et l’instauration d’une société juste. Communisme compris, donc.

[13« L´islam politique contemporain, une théocratie sans projet social », op. cit.

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